Fun Home : Une tragicomédie familiale, d’Alison Bechdel

Fun Home : Une tragicomédie familiale, dAlison Bechdel, traduit de l’anglais américain par Corinne Julve et Lili Sztajn, Éditions Denoël, 2006, 236 pages.

L’histoire

Secrets de famille, déchirures cachées, enfance gothique, anxiétés sexuelles et grande littérature.. Une autobiographie familiale à l’humour sombre et à la lucidité éblouissante…
Bruce Bechdel enseigne l’anglais dans une petite ville de Pennsylvanie tout en dirigeant le « Fun Home », le salon funéraire familial. Sa sensibilité, sa passion des livres, son raffinement s’expriment tant dans l’embaumement des corps que dans la restauration obsessionnelle de sa maison et la dictature esthétique à laquelle il soumet sa femme et ses trois enfants. La jeunesse d’Alison, sa fille, est envahie par l’ombre de ce père aux secrets brûlants, ogre des sentiments à la fois distant et infiniment proche. Elle découvre en même temps sa propre homosexualité et celle, soigneusement cachée, de ce tyran charmant, inconséquent et tourmenté, dont la mort brutale à 44 ans a tout d’un suicide.
Dépassant de loin sa fonction d’exorcisme personnel, cette plongée vertigineuse dans les non-dits d’une famille américaine est le prétexte à revisiter l’une des plus grandes révolutions du xxe siècle – celle des genres sexuels.

Note : 4/5

Mon humble avis

Finalement, j’ai acheté cette bande dessinée sans faire attention à la quatrième de couverture et du coup un petit mot sur le livre comme « prétexte à revisiter l’une des plus grandes révolutions du xxe siècle – celle des genres sexuels. » Je ne suis pas sûre que le xxe siècle ait vu une réelle « révolution des genres sexuels », ça a commencé avant selon moi, bien qu’on en entende peu parler, et si ça avait été une véritable révolution, elle aurait mis fin aux discriminations. Ce n’est définitivement pas le cas, donc autant ne pas s’emballer.

J’ai trouvé cette BD d’occasion en fouillant dans les bacs des stands présents lors du Festival del Disc et de la Bande Dessinée à Perpignan (oui, il fallait bien que quelque chose de positif en ressorte). Je connaissais Alison Bechdel seulement pour le test Bechdel qui consiste à donner une base très, très basse, pour analyser le traitement des personnages féminins dans les films. Pour réussir le test Bechdel, il est nécessaire de répondre positivement à trois questions :

  • Y a-t-il au moins deux personnages féminins portant des noms ?
  • Ces deux femmes se parlent-elles ?
  • Leur conversation porte-t-elle sur un sujet autre qu’un personnage masculin ?

Comme je disais, cela établi un minimum de construction des personnages féminins, mais ce qui est véritablement affligeant c’est de réaliser que l’écrasante majorité des films (grands classiques compris) ne réussit pas ce test. J’ai un peu honte mais je n’en savais pas plus sur Alison Bechdel, alors qu’elle est auteure de BD. Je me devais donc d’acquérir Fun Home pour découvrir ça !

Et ce fut un plaisir. Que je me souvienne, c’est seulement la seconde autobiographie en BD que je lis, et la première lecture fut un véritable échec (je ne me souviens d’ailleurs ni du titre ni de l’auteur, mais j’avais absolument détesté…). Fun Home relève de loin mon appréciation de ce genre. Alison Bechdel y parle principalement de sa relation avec son père, un homme qui semble tout faire pour maintenir les apparences, notamment dans la décoration de son intérieur qu’il prend très, très au sérieux. Ayant récupéré le funérarium (d’où le Fun Home) familial, Bruce Bechdel passe en fait son temps à masquer, décorer et embellir ses pièces et les corps des défunts sur lesquels il travaille. Au fur et à mesure de la lecture de la BD, on se rend compte à quel point cela en dit long sur sa personnalité.

Alison Bechdel parle essentiellement de son enfance, adolescence et de sa vie de jeune adulte, on pourrait donc mettre en doute ses souvenirs de cette période, mais elle explique s’être appuyée sur ses journaux intimes écrits à ces différentes époques. Bien sûr, cela ne signifie pas que la totalité de ses souvenirs y est retranscrite avec la plus grande honnêteté et une autobiographie peut être romancée, mais finalement ce n’est pas ce qui importe. Le plus intéressant est ce qu’Alison Bechdel souhaite raconter et transmettre.

D’ailleurs, elle va plus loin que ça : elle explique aussi ce que représentait son journal intime et sa relation avec l’écriture de soi à l’époque, ce qui est vraiment fascinant. Par exemple, elle raconte (et montre) qu’elle craignait d’inscrire des vérités absolues dans son journal, comme si les écrire les gravait dans le marbre et empêchait toute interprétation différente ou possibilité de rectification. Ainsi, elle rajoutait au début des « peut-être » à certaines phrases, jusqu’à un stade où elle en avait fait un glyphe (^) qu’elle gribouillait sur des mots, des paragraphes ou même des pages entières. Le rapport à l’écriture s’accompagne de celui de la lecture : la littérature a un grand rôle dans la croissance d’Alison et dans sa découverte d’elle-même.

Le travail de mémoire s’étend aussi à des visuels, comme des photos prises par son père, retrouvées au milieu des albums familiaux. Ces photos étaient pourtant très personnelles puisqu’elles révélaient les relations « cachées » que Bruce Bechdel entretenait avec la gente masculine. On découvre alors le paradoxe qui consiste à sauver les apparences, à se cacher et à laisser des photos d’hommes nus au sein des photos de famille. L’autobiographie traite donc aussi des genres, de la sexualité et de la découverte de cette dernière pour Alison Bechdel. Sont abordés également ses questionnements et sa confusion quand elle apprend, après avoir révélé son homosexualité à ses parents, que son père avait eu des relations avec des hommes – peu importe qu’il soit bi ou homo.

Le seul défaut que je trouve à cette bande dessinée est la construction assez étrange. Le récit est divisé en plusieurs chapitres qui ne se suivent pas chronologiquement, et qui reprennent parfois des moments déjà évoqués dans les chapitres précédents, sans que ces répétitions soient expliquées. La page Wikipédia nous apprend que l’écriture et l’illustration de Fun Home fut assez laborieuse et s’étala sur sept ans, ce qui peut expliquer cette discontinuité. Pour tout dire, j’avais l’impression de lire des chapitres qui avaient été sérialisés : les rappels et les retours en arrière me faisaient penser à une lecture par épisode. Il n’en est rien dans la version originale mais, merci Wiki, je trouve fascinant que la version française ait commencé par une publication sérialisée dans Libération. Le récit se prête vraiment à ce mode de lecture.

Quoi qu’il en soit, j’ai beaucoup aimé, et je vais m’intéresser de près aux autres publications d’Alice Bechdel, dont L’Essentiel des gouines à suivre qui vient de sortir en français aux éditions Même pas mal ; BoDoï en fait d’ailleurs une chronique très intéressante.

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