SCUM Manifesto, de Valerie Solanas

SCUM Manifesto, de Valerie Solanas, traduit de l’anglais (États-Unis) par Emmanuèle de Lesseps, 1001 nuits, 2021 (VO : 1967), 116 pages.

L’histoire

En renversant l’image de la femme comme être inférieur par nature pour l’appliquer à l’homme, l’autrice démonte la mécanique de la domination masculine.
Un pamphlet littéraire et politique, où l’humour et la provocation révèlent les rapports de force entre les sexes. Depuis sa diffusion dans les rues de New York par Valerie Solanas en 1967, SCUM Manifesto est devenu un texte culte du féminisme.

Note : 4 sur 5.

Mon humble avis

J’étais curieuse de découvrir ce manifeste depuis le temps que j’en entendais parler, principalement suite à la sortie de cette nouvelle édition, dans les podcasts féministes que j’écoute. C’est ainsi que j’en ai découvert l’existence et un bout de l’histoire de Valerie Solanas, qu’on réduit souvent à sa tentative d’assassinat d’Andy Warhol. Comme le précise Lauren Bastide, la journaliste derrière le podcast La Poudre, dans la postface, elle était aussi « une travailleuse du sexe queer, pauvre et psychotique », à la pensée révolutionnaire.

Le manifeste en lui-même ne mâche pas ses mots et promeut peu ou prou l’extermination des hommes, présentés comme inférieurs aux femmes. Si j’ai ri pour certains passages, ce n’était pas du tout parce que je ne prenais pas au sérieux les propos de Valerie Solanas et que je l’interprétais comme des exagérations comiques – comme l’édition française précédente était souvent perçue – mais bel et bien parce que la violence des propos était inattendue. Je vous met à la suite mon extrait préféré qui parle de paternité.

À force de ne jamais agir à sa façon, on se sent dépassé par ce monde et on accepte passivement le statu quo. Maman aime ses enfants. Elle se met quelquefois en colère, mais la crise passe vite et n’exclut jamais ni l’amour ni l’acceptation profonde. Papa, lui, est un débile affectif et il n’aime pas ses enfants ; il les approuve – s’ils sont « sages », gentils, « respectueux », obéissants, soumis, silencieux et non sujets à des sautes d’humeur qui pourraient bouleverser le système nerveux mâle et fragile de Papa – en d’autres termes, s’ils vivent à l’état végétal. S’ils ne sont pas « sages », Père ne se fâche pas – quand il est un père moderne et « civilisé » (la brute moralisatrice et gesticulante d’autrefois est bien préférable car suffisamment ridicule pour se déconsidérer d’elle-même) – non, il se contente de désapprouver, attitude qui, contrairement à la colère, persiste, et exprime un rejet fondamental : le résultat pour l’enfant, qui se sent dévalorisé et recherchera toute sa vie l’approbation des autres, c’est la peur de penser par lui-même, puisqu’une telle faculté conduit à des opinions et des modes de vie non conventionnels qui seront désapprouvés.
pp. 22-23

Bien sûr, elle ne fait pas dans la dentelle ni la nuance, d’ailleurs il ressort de son manifeste une essentialisation indéniable qui donne un caractère propre et définitif aux femmes, et séparément aux hommes (même si son essentialisme n’a pas le même sens que celui d’autres personnes à l’époque qui enfermaient les femmes dans la sphère domestique et les hommes dans la sphère publique). J’ai trouvé cet extrait représentatif dans le sens où il montre que Valerie Solanas avait tout de même quelques notions de la réalité sociologique de ce qu’elle avançait. Ce qui ne signifie pas que tout ce qu’elle dit est juste – très loin de là.

De même que la vie des humains prime celle des animaux pour la seule raison qu’ils sont plus évolués et doués d’une conscience supérieure, de même la vie des femmes doit primer celle des hommes.
p. 62

Bien entendu, je ne suis pas d’accord avec une grande partie de son propos, qu’il s’agisse de placer l’espèce humaine au dessus des autres animaux, ou de placer les femmes comme essentiellement supérieures. Il n’empêche que ce manifeste était intéressant à lire pour l’histoire qu’il a eu, et l’impact qu’il a pu avoir dans le féminisme.

La postface de Lauren Bastide est également très intéressante puisqu’elle resitue le livre dans son contexte de publication des années soixante, mais aussi dans notre société contemporaine où des voix de femmes s’élèvent, encore et toujours, pour protester contre la domination des hommes.

Et puis ce texte paraît à une époque où ma consœur Alice Coffin écrit : « Je ne lis plus les livres des hommes, je ne regarde plus leurs films, je n’écoute plus leurs musiques. […] L’art est une extension de l’imaginaire masculin. Ils ont déjà infesté mon esprit. Je me préserve en les évitant », où la jeune écrivaine Pauline Harmange écrit : « Moi, les hommes, je les déteste. » Force est de constater que ces textes-là, pourtant beaucoup moins violents que le manifeste de Solanas, ne font pas rire du tout. Ils déclenchent au contraire l’ire et le harcèlement. La société commence à prendre la misandrie au sérieux. On sent bien que l’époque n’est plus à rire du SCUM, mais à envisager que sûrement – et c’est le cas, je vous le confirme – plusieurs milliers de femmes ou personnes sexisées envisagent de prendre à la lettre le programme de ce pamphlet. C’est, j’imagine, pour cela que je suis là, moi, féministe « acceptable » parce que blanche, parce que bourgeoise, parce que mère, parce que blonde aux cheveux longs. Quand on fait écrire la postface à Houellebecq, c’est pour mettre le texte à distance, lui conférer un caractère fantastique. Ce qu’on attend de moi, c’est que je lui redonne une forme de rondeur digeste.
Postface de Lauren Bastide, pp. 112-113

Je ne suis pas convaincue en revanche que des milliers de femmes ou personnes perçues comme telles envisagent de suivre ce manifeste qui reste tout de même très daté et un peu absurde parfois.

Si vous vous intéressez à l’histoire du féminisme et êtes curieux et curieuses de découvrir ce manifeste, c’est une lecture très rapide dans un tout petit format, et il est même trouvable sur le Web gratuitement en version anglaise.

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