Humanité : Une histoire optimiste, de Rutger Bregman

Humanité : Une histoire optimiste, de Rutger Bregman, traduit du néerlandais par Caroline Sordia et Pieter Boeykens, Points, 2020 (VO : 2019), 425 pages.

L’histoire

Ce livre expose une idée radicale. C’est une idée qui angoisse les puissants depuis des siècles. Une idée que les religions et les idéologies ont combattue. Une idée dont les médias parlent rarement et que l’histoire semble sans cesse réfuter.

En même temps, c’est une idée qui trouve ses fondements dans quasiment tous les domaines de la science. Une idée démontrée par l’évolution et confirmée par la vie quotidienne. Une idée si intimement liée à la nature humaine qu’on n’y fait souvent même plus attention.

Si nous avions le courage de la prendre au sérieux, cela nous sauterait aux yeux : cette idée peut déclencher une révolution. Elle peut mettre la société sens dessus dessous. Si elle s’inscrit véritablement dans notre cerveau, elle peut même devenir un remède qui change la vie, qui fait qu’on ne regardera plus jamais le monde de la même façon.

L’idée en question ?

La plupart des gens sont bons.

Note : 5 sur 5.

Mon humble avis

Merci à Babelio et au Seuil pour l’envoi de cet ouvrage dans le cadre d’une Masse critique, en échange d’une chronique honnête.

Parler de ce livre est assez complexe, parce qu’il y a beaucoup de choses à dire. Je ne connaissais pas l’auteur, visiblement très connu déjà pour son livre Utopies réalistes : en finir avec la pauvreté. Rutger Bregman est journaliste et fait un important travail de synthèse de diverses méta-études et études qui sont liées, de près ou de loin, à la question « est-ce que l’être humain est foncièrement mauvais ? ». Comme le titre l’indique, Bregman argumente pour un « non » avec beaucoup de sources à l’appui, mais sans faire de Humanité : Une histoire optimiste un ouvrage opaque. Il reste dense, puisque l’auteur nous donne beaucoup d’informations mais l’écriture et la traduction sont fluides, faciles d’accès et on se laisse facilement porter là où il veut nous amener.

Bregman entend donc bien démontrer que l’Homo sapiens est foncièrement bon, et que seuls des paramètres extérieurs peuvent l’amener à mal agir. Il reprend donc l’Histoire du début : au commencement de l’homo sapiens et à l’extinction de Neandertal, pour nous expliquer que si nous avons survécu, c’est justement parce que nous sommes bienveillant·es, mais surtout grâce à notre sociabilité et aux liens qui nous unissent.

Si vous êtes un peu comme moi, vous vous demandez peut-être « c’est bien gentil tout ça, mais si on était si bon que ça, qu’est-ce qui explique les guerres, les combats, les meurtres, etc. ? » L’auteur sait très bien où il veut nous amener et enchaîne donc avec la preuve que, de base, l’être humain éprouve une profonde révulsion au fait de tuer. Dans les guerres, très peu de soldats tirent, et encore moins parviennent à toucher leur « ennemi ». Les plus grands massacres sont souvent faits à distance : il donne l’exemple des bombardements pendant la Seconde guerre mondiale. Et là encore, nous sommes pleins de ressources puisque des études ont prouvé que ces bombardements étaient un échec : non seulement la population ne vivait pas dans la peur, comme l’espéraient les dirigeants, mais au contraire, sous la menace des bombes, les personnes se serraient d’autant plus les coudes que d’habitude et ne désespéraient pas pour un sous.

Le fait que les gens soient si réceptifs à la dimension négative des infos s’explique de deux façons. La première raison, c’est ce que les psychologues appellent le biais de négativité. Qu’on le veuille ou non, nous sommes plus sensibles au négatif qu’au positif. Lorsque nous étions des chasseurs-cueilleurs, il y a des centaines de milliers d’années, il valait cent fois mieux avoir peur d’une araignée ou d’un serpent que de ne pas s’en méfier. On ne risquait pas de mourir d’un excès de peur, mais bien d’un manque de méfiance.
En second lieu, nous souffrons d’un autre biais cognitif, l’heuristique de disponibilité. Si nous pouvons facilement nous représenter une chose, nous avons l’impression qu’elle se produit plus souvent.
p. 34

L’une de mes parties préférées du livre est certainement celle qui s’attarde sur l’histoire après la Seconde guerre mondiale justement, et à l’épluchage de deux études de psychologie sociale : celle de Stanford, portant sur les prisons et le traitement des détenus par les gardiens, et celle de Milgram qui consiste à démontrer qu’il suffit de donner un ordre à quelqu’un·e pour qu’iel tue autrui sans sourciller. Ces exemples sont parfaits parce qu’ils sont, je pense, très parlants : j’avais vaguement entendu parler de l’expérience de Stanford mais celle de Milgram est très présente dans notre culture il me semble, et de souvenir nous avions passé pas mal d’heures à en parler au lycée. Or, ces études ont été complètement déconstruites et décriées par la communauté scientifique, non seulement pour des raisons d’éthique mais du point de vue même de la méthode scientifique, ces résultats n’étaient pas recevables. Bregman entre dans les coulisses de ces études, et se sert des archives disponibles pour montrer à quel point tout cela était fallacieux. D’ailleurs, il présente d’autres études qui prouvent tout le contraire de celles-ci : lors d’expériences où des personnes lambdas doivent jouer au gardien·nes de prison auprès d’autres personnes désignées comme détenu·es, très vite tout le monde se retrouve à jouer aux cartes dans une bonne ambiance et sans hiérarchie. Pourtant débunkée depuis fort longtemps, ces études restent comme « preuve » de la malveillance de l’être humain dans notre culture. Pour cela, les médias traditionnels et « principaux » sont à blâmer, puisque l’important pour eux est de présenter des histoires toujours plus sensationnelles, aussi il n’est évidemment pas intéressant de se corriger, de présenter des résultats qui ne montrent aucune violence, agression ou meurtre.

Sauf que les histoires ne sont pas que des histoires. Souvent, elles fonctionnent comme des nocebos. […] Le lien entre l’exposition des enfants à des images violentes et la manifestation ultérieure de comportements agressifs est plus solide que celui entre amiante et cancer, ou entre ingestion de calcium et masse osseuse. […] Selon le spécialiste des médias George Gerbner, « ce sont celles et ceux qui racontent les histoires d’une culture qui gouvernent véritablement les comportements humains ». Bref, il est temps d’écrire une autre histoire.
p. 56-57

Les médias sont également à blâmer pour le traitement de la mort de Catherine Susan Genovese, connue comme la jeune femme assassinée dans son quartier devant « 37 témoins qui n’ont rien fait pour lui venir en aide ». Évidemment, Bregman fait le point sur cette affaire et il en ressort que les journalistes ayant couvert l’affaire à l’époque n’ont pas hésité à mentir et exagérer tout l’événement jusqu’à ce qu’il devienne cette version distordue et pourtant très connue aujourd’hui.

Dans deux autres parties, l’auteur détaille ce qui peut amener les gens biens à mal agir. L’une des raisons que j’ai trouvé la plus intéressante était : le pouvoir. Plus les gens en ont, plus cela les rend cyniques et, en ayant tendance à voir le mal de partout, le créent. Car c’est le propos premier de Bregman : l’être humain est bloqué dans une prophétie auto-réalisatrice où, à force de se dire que les autres sont mauvais, va mal agir ou attaquer pour se défendre d’un danger présupposé. Il rapproche cela à l’effet placebo inversé, le nocebo : si vous prenez un médicament dont vous êtes persuadé·e qu’il vous rendra malade, vous tomberez malade. Si nous nous persuadons que nous ne sommes capables que du pire, nous ferons le pire. Heureusement, l’inverse est vrai aussi : si nous restons réalistes, nous réaliserons que la grande majorité des personnes n’ont aucune envie de faire du mal et que se tendre la main peut régler bien des soucis. C’est l’objet d’une autre partie du livre, où l’on découvre plusieurs endroits « réalistes », et non « utopistes », où il n’est pas question d’agressions, de harcèlement, de violence et où tout le monde se fait confiance et vit bien mieux grâce à cela.

Le pouvoir semble agir comme une sorte d’anesthésiant qui nous coupe des autres. En 2014, trois neurologues américains ont soumis des personnes puissantes et moins puissantes à une « stimulation magnétique transcrânienne », un mot compliqué pour désigner une technique permettant de tester les fonctions cérébrales. Ils ont découvert que les sentiments associés au pouvoir perturbaient un processus mental que les scientifiques appellent le mirroring, et qui joue un rôle important dans l’empathie. En temps normal, l’être humain fonctionne constamment en miroir. Si quelqu’un rit, nous rions aussi. Si quelqu’un bâille, nous bâillons aussi. Mais les puissants réagissent bien moins souvent en miroir. C’est comme s’ils n’étaient plus reliés aux autres. Comme si on avait débranché le cordon.
Est-ce donc si étonnant que les puissants, qui sont moins « reliés » aux autres, soient souvent des personnes cyniques ?
pp. 248-249

Enfin, Humanité : Une histoire optimiste se termine sur une dernière partie qui postule qu’il ne suffit pas de tendre la main… mais qu’il faut même tendre l’autre joue. Bregman nous y présente des prisons qui ne sont pas des cages, où les détenu·es ont une chambre à elleux, peuvent se former, faire les activités qu’iels souhaitent, travailler, se concentrer sur des projets artistiques, etc. Où iels restent des êtres humains et plus des personnes en cage. Il décrit plusieurs expériences et tentatives de dialogue avec des terroristes ou néo-nazis qui sont sortis de leur haine grâce à peu de choses : il « suffisait » finalement qu’ils ne soient plus embourbé dans ce cercle de haine de l’autre.

Nous ressentons de l’empathie principalement pour les personnes proches de nous, celles que nous pouvons sentir, voir, entendre et toucher. Pour notre famille et nos amis, pour les clochards devant notre supermarché et les fans du même groupe de musique. Pour les adorables chiots que nous pouvons caresser et prendre dans nos bras, tandis que nous mangeons dans le même temps des animaux qui ont été maltraités hors de notre vue. Pour des gens que nous voyons à la télévision, surtout si la caméra zoome dessus, avec en fond une petite musique triste.
p. 238

Humanité me semble être une lecture nécessaire, particulièrement dans cette période où il est facile de croire que l’être humain est seulement capable du pire. Ce n’est pas simple du tout de se sortir de ces croyances, mais je pense que ça vaut l’effort et qu’on ne s’en portera que mieux : en tous cas, je vais m’y mettre !

Communication et confrontation. Compassion et résistance. Hollander a découvert que presque tous les participants usaient de ces tactiques – puisque presque tout le monde voulait arrêter – mais que celles et ceux qui y parvienaient les mettaient en œuvre bien plus souvent. C’est la bonne nouvelle : on peut s’y entraîner. Résister est une compétence. « Ce qui distingue les héros de Milgram du reste d’entre nous, conclut Hollander, c’est en grande partie la capacité – qui peut être enseignée – à résister à une autorité contestable. »
p. 196

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