Amatka, de Karin Tidbeck

Amatka, de Karin Tidbeck, traduit de l’anglais et du suédois par Iuvan, La Volte, 2018 (originale : 2017), 218 pages.

L’histoire

Une fable politique, dans la lignée de 1984, sur le contrôle social, la peur du changement et la plus insensée des révolutions.
« Bienvenue à Amatka… où chacun joue un rôle, où le langage possède d’étranges propriétés et où rien – pas même la texture de la réalité – ne peut être garanti. »
Ainsi se présente Amatka, cette austère colonie antarctique aux ambiances post-soviétiques. Amatka, lieu interdit à la dissidence et aux sentiments, espace exigu où la liberté niche dans les recoins obscurs du langage, est une communauté heureuse mais totalement figée. Lorsque Vanja, une « assistante d’information », est envoyée en mission là-bas pour y collecter de l’intelligence à des fins gouvernementales, elle comprend rapidement que son séjour qu’elle prévoyait expéditif sera moins routinier qu’envisagé. Et pour cause, le point de bascule n’est jamais très loin dans cette colonie d’hiver, de sorte que Vanja sera amenée à enquêter parmi les ombres d’Amatka, celles qui revendiquent l’insurrection…

Note : 5/5

Mon humble avis

Merci à Babelio et à La Volte de m’avoir envoyé ce livre en échange d’une chronique honnête.

Après ma dernière déception, j’étais pressée de me plonger dans une autre lecture et Amatka était parfait pour cela !

Dès le début du roman, on est plongé dans une ambiance oppressante, dans laquelle on comprend très vite que le moindre faux pas peut être fatal et qu’il vaut mieux rester dans le rang.

On s’était occupé de cette femme. Comme on s’était occupé de Lars. Comme on s’occupait de tous ceux qui parlaient à tort et à travers. La peine de mort n’existait pas, dans les colonies. Mais il fallait empêcher les dissidents de mettre la communauté en péril. La procédure neurochirurgicale visant à oblitérer le centre du langage était une solution élégante.

Au fur et à mesure des pages, le fonctionnement d’Amatka, de cette colonie mais des autres également, est réglé comme une horloge où chacun·e a sa place et ne doit en sortir sous aucun prétexte. La colonie fonctionne comme une famille sur laquelle il faut veiller, s’assurer que rien ne déborde, et partager sa maison avec d’autres membres de la colonie. Ainsi, Vanja est hébergée par Nina et Ivar, chez qui une vieille femme présentée comme un peu sénile vit également : Ulla. La cohabitation se passe bien, non pas que les personnages aient le choix. L’idée étant toujours de contribuer au bon fonctionnement de la colonie, femmes et hommes sont encouragé·e·s à faire au moins deux enfants, mais ce que j’ai trouvé intéressant, c’est que d’autres types de famille que le couple hétérosexuel amoureux sont possibles.

« En fait, c’est mon meilleur ami depuis la maison d’enfants. On a toujours habité ensemble. C’était juste plus pratique de faire deux enfants ensemble, au lieu de pointer au dispensaire ou d’essayer de dégotter quelqu’un au centre de loisirs. »

Ainsi, Nina et Ivar ont eu recours à l’insémination artificielle pour faire leurs deux enfants, sans qu’ils ne soient dans une relation amoureuse pour autant. Là où le contrôle exercé par la colonie se montre d’autant plus, c’est dans l’éducation de ces enfants : ces derniers ne sont pas à la maison avec leurs parents mais dans des « maisons d’enfants », ce qui semble être l’équivalent d’un pensionnat, toute la semaine et peuvent retrouver leurs parents le week-end. La manière parfaite de contrôler l’éducation des futures générations, dans ce monde où les démonstrations d’affection ne sont pas encouragées.

L’une des meilleure surprise de ce texte est la présence de personnages LGBTQ* qui ont une relation de la manière la plus naturelle du monde ; sans que cela ne soit interdit par la colonie, sans qu’il n’y ait quoique ce soit pour remettre en cause le naturel et la normalité de ce genre de relations. Bien sûr, cela ne veut pas dire que tout est rose, mais l’intrigue et le conflit ne tourne pas du tout autour de questions LGBTQ*.

L’autrice ne dévoile pas son univers d’un bloc, mais par petite touche, ce qui instaure beaucoup de mystère et une ambiance pesante, presque étouffante, avec un brin de terreur. Comme nous n’avons que le point de vue de Vanja, impossible de ne pas absorber sa méfiance et son sentiment de dégoût et d’horreur face à une substance étrange qui semble être d’un extrême danger. En effet, on comprend vite que dans ce monde, les objets ont besoin d’être « marqués », que ce soit oralement ou physiquement, pour en quelque sorte maintenir leur forme. Autrement, ils risquent de se transformer en cette substance si dangereuse et répugnante. Ainsi, tout le roman tourne autour de l’aspect performatif de la langue : le fait même de parler ou d’écrire peut avoir des conséquences désastreuses ou merveilleuses.

Personne n’observerait de minute de silence pour lui. Prendre une vie, la sienne ou celle d’autrui, était l’acte le plus déloyal qui soit : toute vie perdue mettait la colonie en péril. Les meurtriers n’étaient plus citoyens.

Enfin, Amatka traite du danger de vouloir remettre un système particulier en question, peu importe son ridicule, mais aussi du courage nécessaire pour le faire et du besoin de s’entourer des bonnes personnes.

Vanja et Nina étaient attablées dans la cuisine. Entre elles, le dîner refroidissait rapidement. Vanja n’avait pas eu le droit de rentrer avertir Nina elle-même. Il fallait suivre le protocole. Anders avait envoyé un coursier informer chaque foyer de la disparition des travailleurs. En fin de journée, le coursier était revenu à l’administration pour annoncer à Vanja que son camarade manquait à l’appel. C’était presque risible.

Vous l’aurez compris, ce roman m’a transportée, en plus des thématiques abordées, j’ai adoré la plume qui parvient avec des phrases très simples à instaurer des ambiances particulières et un certain malaise. Si je ne dis pas de bêtises, Amatka est son premier ouvrage traduit en français, mais j’espère que ce sera bientôt le cas de ses recueils de nouvelles !

Pour en savoir plus :

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2 commentaires sur “Amatka, de Karin Tidbeck

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