Se coucher pour mourir, de Adalet Ağaoğlu

Se coucher pour mourir, de Adalet Ağaoğlu, traduit du turc par François Skvor, Éditions Turquoise, collection « Écriturques », 2014, 432 pages.

L’histoire

Au début des années 1970, à Ankara, une femme, Aysel, entre dans une chambre d’hôtel, s’y déshabille et se couche, bien décidée à boire le calice de la vie. Acte radical, c’est aussi le prétexte pour elle, dans ce crépuscule d’une mort orchestrée, de mesurer le chemin parcouru, de faire le bilan de son existence. Que de chemin en effet ! Fille de petit commerçant d’Anatolie, Aysel devient professeure d’université ! Mais à l’afflux des réminiscences que reste-t-il ?
Une liberté durement acquise, une vie construite surtout en réponse aux exhortations modernisatrices de la République ; en butte aux valeurs et références de sa famille. Alors cette existence, l’a-t-elle vraiment voulue ?
Dans le sillage d’Aysel, l’auteure nous plonge aussi dans les vies des jeunes de son âge, tout juste immergés dans la Turquie moderne. C’est le journal intime du fils du sous-préfet appartenant à l’élite et a priori promis à un bel avenir qui nous est alors montré ; ou, a contrario, les souvenirs du jeune paysan que son instituteur envoie à Ankara afin qu’il essaie, justement, d’en avoir un d’avenir ; ou encore la correspondance épistolaire de jeunes filles promises au mariage…
Ce roman choral brosse un portrait vivant, complexe et subtil des trois premières décennies de la république en Turquie après la mort de Mustafa Kemal Atatürk, de 1938 à 1968, et nous confronte également aux conflagrations de la Seconde Guerre mondiale. Sont alors dévoilés avec brio les espoirs, les illusions et les contradictions de cette époque et de cette modernité imposée d’en haut.

Note : 4/5

Mon humble avis

Merci à Babelio et aux Éditions Turquoise pour l’envoie de ce livre en échange d’une chronique honnête.

Le roman suit des personnages sur plusieurs années et dans des environnements assez différents – comme tout bon roman choral j’imagine. J’aime beaucoup le style de narration à plusieurs voix mais j’avoue avoir eu des difficultés à plusieurs reprises pour comprendre qui parlait à quel moment… Certaines coupures visuelles ne signifient pas toujours la même chose, ce qui m’a un peu perdu puisque dans un même chapitre, il est possible de changer de point de vue après un simple saut de paragraphe.

Les personnages ne sont pas tous attachants, certains points de vue sont donc particulièrement longs à suivre, et je n’arrive toujours pas à savoir si le caractère antipathique est voulu par l’auteure ou si le personnage en question ressort ainsi seulement à mes yeux. Pour la plupart des personnages en revanche, c’est très intéressant de pouvoir observer leur évolution de l’enfance jusqu’à l’âge adulte, et puis, même ce personnage antipathique ne m’a pas empêché d’apprécier le roman. D’ailleurs, l’auteure arrive parfaitement à donner des voix propres à chaque personnage, le style est très différent selon que ce soit le journal intime d’un tel, les pensées d’un autre, etc.

Globalement, c’est une histoire très dense puisque énormément de choses y sont dites et surtout, le roman est totalement ancré dans l’Histoire et le contexte du pays. Si vous avez des connaissances sur la Turquie de la Seconde Guerre mondiale, je pense que vous n’aurez aucun mal à accrocher du début à la fin. Malheureusement, je ne connais rien de la Turquie et je me suis donc sentie un peu perdue à certains moments, mais je suis ravie d’en avoir appris plus sur ce pays et son histoire. Je pense aussi qu’à cause de ce manque de connaissance de ma part, j’ai dû louper des références évidentes qui auraient pu rendre l’histoire d’autant plus intéressante.

Des sujets très divers sont abordés tout au long du récit, beaucoup de politique mais surtout, les impacts des décisions des leaders du pays sur les habitants, notamment concernant la modernisation et l’occidentalisation du pays, qui ne met pas tout le monde d’accord. On retrouve particulièrement les avis divergents des personnages au sujet de la position des femmes et des filles : alors que le pays encourage les filles à suivre une éducation, la famille d’Aysel n’est pas de cet avis, ce sera donc un de ses combats. On remarque également une hiérarchie sociale très fixe, où les citadins et personnes de bonnes familles n’ont rient à voir avec les « paysans », qui ne sont pas bien considérés.

Jusqu’à ce matin-là, toutes ces pédicures, ces manucures, ces applications pour le visage, ces crèmes de nuit et ces produits de jour, ce talc que je me tamponnais sous les aisselles et un peu partout, tout cela m’avait semblé nécessaire à ma santé, à mon bien-être, autant d’obligations sans aucun rapport avec ma féminité. Mais ai-je été moi-même une seule fois ? Avons-nous été un jour nous-mêmes ? Y a-t-il le moindre espace dans ma vie où l’on n’ait pas rapporté ces obligations ? Les dix dernières heures que j’ai comblées avec Engin en étaient-elles dépourvues ? Non. Je ne veux pas y penser. Je suis en vacances. Mais comment sent ma peau ? J’ai aussitôt remonté la manche de mon gilet et senti le haut de mon bras ; sans percevoir grand-chose.

Malgré tout ce que j’ai pu trouver d’intéressant dans ce roman, je pense tout de même que globalement, je suis passée un peu à côté. Je n’ai pas compris ce que le roman voulait transmettre, son message. Le postulat de base – Aysel qui va se coucher pour mourir – est bien sûr des plus étranges et je m’attendais à une explication, mais aucune ne vient. Peut-être que je n’ai pas assez d’éléments de contexte pour comprendre le roman, mais il me semble tout de même qu’il aurait pu être plus clair, plus accessible (dans sa narration et sa présentation également). En revanche, j’ai absolument adoré le fait que le traducteur conserve certains mots signifiants en turc, et qu’il nous donne des éléments de compréhension dans les notes de bas de page. À la fin, on retrouve une note sur la translittération et la prononciation du turc (qui aurait sérieusement dû se trouver au début du roman d’ailleurs), mais aussi une chronologie des événements importants de la Turquie et une carte du pays et des endroits significatifs du roman.

En tous cas, j’ai été ravie de découvrir cette littérature, toute inexplorée pour moi, qui m’a donné envie d’en apprendre et d’en lire plus !

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3 commentaires sur “Se coucher pour mourir, de Adalet Ağaoğlu

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