Une histoire de genres : Guide pour comprendre et défendre les transidentités, de Lexie

Une histoire de genres : Guide pour comprendre et défendre les transidentités, de Lexie, Marabout, 2021, 286 pages.

L’histoire

À l’heure où les questions de genre et d’identité sont de plus en plus présentes dans l’espace public, voici un guide qui déconstruit tous les préjugés, les abus de langage, les non-sens liés aux transidentités, afin de mieux les comprendre et de donner les armes pour s’en émanciper . Car si être trans est une histoire de rapport de soi à soi, de prise de conscience individuelle, c’est aussi un rapport à des normes et constructions sociales, culturelles et historiques.

Véritable prolongement du compte Instagram sur lequel Lexie s’emploie avec patience et grande rigueur à éduquer sur les questions de genre, ce livre est une vraie boussole et un outil d’empowerment pour les personnes trans qui sont souvent isolées, moquées, stigmatisées et font l’objet de violences extrêmes ; mais aussi pour les non trans, concernés ou non, car au-delà des transidentités, c’est sa propre place dans la société et le traitement des différences qu’il s’agit de questionner.

Note : 5 sur 5.

♥ Coup de cœur ♥

Mon humble avis

Merci à Babelio et aux Éditions Marabout pour l’envoi d’un exemplaire de ce livre, dans le but de pouvoir le lire avant la rencontre virtuelle avec l’autrice à laquelle j’ai eu la chance d’assister.

Je suis depuis quelques temps Lexie sur son compte Instagram @aggressively_trans et j’étais ravie d’avoir l’occasion de lire son livre. Le travail derrière ce bouquin est très impressionnant et je suis assez admirative de l’autrice qui arrive à être très accessible dans ses explications et définitions, tout en creusant les sujets. Elle précise d’ailleurs dans l’introduction qu’elle vise un public à la fois de personnes en questionnement sur leur genre mais aussi tout leur entourage, voire bien entendu des personnes qui s’intéressent au sujet. Et je pense que le pari (ambitieux) est réussi. En tous cas, c’est une excellente référence pour celles et ceux qui souhaitent s’éduquer sur le sujet (soyons honnête, le monde s’en porterait que mieux si on le faisait toustes).

D’autre part, si ne pas savoir n’est jamais une honte, cela implique nécessairement une non-légitimité à s’exprimer. Il n’y a rien de méprisant dans cette affirmation : une personne qui ne connaît rien en mécanique ne peut simplement pas réparer une voiture ; une personne qui ne parle pas coréen ne peut pas émettre de jugements ou d’analyses pertinentes quant à la grammaire ou la stylistique d’un texte en coréen. Il en va de même avec des sujets sociologiques comme les transidentités. On pourrait croire que, par sa nature humaine et mouvante, le sujet de l’intégration des personnes trans dans une société soit intrinsèquement subjectif et donc discutable, mais il n’en est rien : comme pour une langue vivante ou n’importe quel autre domaine impliquant des connaissances spécifiques, parler des transidentités et des vécus trans est une affaire d’éducation et de connaissances acquises, affranchies des préjugés qui sont ici encore souvent inévitables.
p. 43

Le livre est structuré en sept chapitres, avec un premier qui fait le point sur les identités trans et leur légitimité, en déconstruisant notamment les arguments biologiques et en faisant le point sur le genre comme construction sociale. Dans le deuxième chapitre, Lexie s’attarde sur le vocabulaire pour expliquer les différences entre les différents termes qui existent dans notre culture, et pourquoi certains mots ou expressions ne doivent pas être utilisées pour parler des personnes trans : parce qu’elles sont datées, empreintes de stéréotypes, fausses ou carrément insultantes. Comme elle détaille à chaque fois pourquoi ces expressions et mots ne doivent pas être employés, ce chapitre est très précieux puisqu’il permet de réutiliser ses explications la prochaine fois qu’on entendra une personne les utiliser (suivi, après nos remarques, du traditionnel « mais c’est compliqué aussi, et puis c’est que des mots c’est pas si grave » ; spoiler : si, c’est grave et c’est important).

Pour beaucoup de sujets abordés dans cet ouvrage, il sera question de cet équilibre des dynamiques : pour bien comprendre, souvenez-vous que si vous n’êtes pas trans, vous ne souffrez pas de transphobie, mais vous pouvez facilement faire souffrir ; le quotidien ou l’identité d’une personne transgenre n’ont dans les faits aucune conséquence sur vous. Utiliser un vocabulaire choisi et bannir de son lexique d’autres termes est une affaire de compassion et de volonté d’accorder du respect à une personne vivant une identité souvent invisible et discriminée. Le vocabulaire est vecteur de respect et de considération, c’est là quelque chose qui est appris dans l’enfance. Y accorder un soin et une attention égaux pour toutes les identités doit être une constante dans notre société.
p. 52

Le troisième chapitre « Coming out et transitions » fait le point sur toutes les « étapes » qui peuvent constituer le parcours d’une personne, Lexie rappelle à plusieurs reprises qu’il n’y a pas de parcours type et qu’il y a autant de chemins différents que de personnes. Elle détaille également toutes les chirurgies possibles en abordant le sujet des remboursements et du parcours médical souvent long et plus ou moins difficile.

Une fois tous ces points établis, le quatrième chapitre « Anatomie de la transphobie » présente cette dernière : d’où elle vient, comment elle se présente, les ravages qu’elle fait et enfin, ce que peuvent faire les allié⋅es⋅x pour aider à lutter contre la transphobie. Le chapitre cinq est mon préféré : « Les transidentités autour du monde et à travers les siècles ». Lexie restitue un important travail de documentation pour détailler les différentes cultures et périodes où un rapport non binaire du genre était présent, avec soi un troisième genre, soit des personnes qu’on pourrait percevoir avec nos lunettes occidentales comme trans. C’était très intéressant et pour être honnête, j’ai bien envie de me mettre sous la dent un ouvrage entier consacré au sujet.

Par exemple, dans chacun des trois grands ensembles culturels spécifiques qui composent la région Pacifique (la Polynésie, la Mélanésie et la Micronésie), la structure traditionnelle précolonisation intègre un troisième genre, ni homme ni femme stricto sensu, dont le nom varie selon la langue locale et les fonctions qui lui sont dévolues. À Tahiti et à Hawaï, les personnes vivant ce troisième genre sont nommées « mahus » (littéralement, « au milieu »), le terme s’utilisant comme homme ou femme. L’une des premières mentions du mot mahu dans les textes occidentaux date de 1789, dans le récit d’un marin français à Tahiti, qui décrit la confusion d’un de ses compagnons cherchant à séduire une personne perçue comme femme lors d’une session de danse, mais dont l’anatomie ne correspondait pas à ses attentes. Les témoignages européens et tahitiens, anciens et contemporains, rapportent des fonctions sociales très forces associées aux mahus : transmission et éducation à la danse, lien vivant entre humains et divinités, facultés paranormales, spirituelles, de guérison… Les mahus étaient absolument intégré⋅es⋅x à leur société, et constituaient une composante centrale et valorisée de la culture. C’est donc dès la fin du XVIIIe siècle qu’une conscience et des témoignages de rapports non binaires et cisnormés au genre sont décrits, preuve que le genre n’est pas une donnée fixe et absolue, calquée sur la biologie ; les structures seraient partout identiques si c’était le cas.
pp. 20-21

Le chapitre qui suit, « Communauté trans : force de vie, force de lutte » fait le point sur le militantisme passé et actuel sur les transidentités, sur la charge qui pèse sur les personnes trans de toujours faire de la pédagogie et du militantisme. Il y a toute une partie sur la communauté trans en France que j’ai trouvé très importante. Enfin, l’ouvrage se clôt sur le chapitre « Visibilités et représentations, de la culture populaire au traitement médiatique » et revient largement sur l’importance d’une bonne visibilité des personnes trans (et globalement des catégories sociales opprimées) dans les médias.

Ce livre me semble être la référence parfaite à passer autour de nous, et c’était également ce qu’avaient l’air de penser les personnes concernées par la transidentités qui ont assisté à la rencontre avec Lexie : que ce livre est une ressource précieuse pour elleux-mêmes tout d’abord, mais aussi pour leur entourage.

Cette appropriation de nos narrations sous couvert d’un savoir technique et formel journalistique a pourtant des conséquences. En première ligne, la perte de la conscience du système qu’est la transphobie, dont nous avons déjà longuement parlé. Plus largement, cela transforme la façon dont les transidentités sont montrées et prises en compte en conséquence. Ainsi, le manque d’individualité dans la façon dont la transidentité est collectivement approchée crée une image d’un ensemble monolithique et absolument marginal. Il est trop souvent question d’une vision qui crée une transidentité fantoche, une marionnette de paille – qui est en fin de compte le reflet de peurs et de fantasmes plus que le reflet de la vérité de nos identités – en conséquence de ce que les personnes trans vivent spécifiquement du fait de leur rapport à leur genre. Il y a un clair continuum entre la vision erronée des personnes trans et la négation ou la déformation de nos narrations de vie. En premier lieu, il est trop souvent question d’aborder la transphobie avec des guillemets, des questions ou du doute. C’est finalement assez logique : le manque de conscience objective et la transphobie intégrée créent le réflexe de remettre en question la possibilité des existences trans, et amène à une remise en question de l’existence d’une violence et des formes qu’elle prend.
pp. 137-138

Cette rencontre organisée par Babelio et les éditions Marabout, était superbe parce que Lexie a eu l’occasion de répondre à plusieurs questions sur l’écriture de l’ouvrage. Notamment sur le public visé par ce dernier, qui a amené l’autrice à trouver une nouvelle façon d’écrire, moins académique que ce à quoi elle est habituée avec sa formation à l’école du Louvre. Cela n’a visiblement pas été simple mais je trouve que c’est réussi et je comprends mieux un petit bémol que j’avais sur le livre : le fait que les références ne soient pas mentionnées explicitement dans le corps de texte ; ainsi si les sources sont disponibles en fin d’ouvrage, on ne sait pas trop à quelle ouvrage Lexie fait référence dans ses chapitres. Mais au vu de la discussion, je comprends que c’était pour rendre l’ouvrage plus accessible et ne pas l’encombrer de références qui auraient pu rendre la lecture moins fluide.

Autre point, j’ai eu l’occasion de demander pourquoi l’ouvrage ne reproduisait pas les œuvres visuelles dont il est pourtant question, d’autant que l’autrice est historienne de l’art. Lexie a expliqué que c’était un de ses regrets mais qu’en plus des coûts d’impression qui auraient explosé pour avoir de la couleur – et donc rendu l’ouvrage plus cher et moins accessible – les délais pour les demandes d’autorisation de reproduction des œuvres auraient retardé d’autant plus la publication du livre, ce qui n’était certainement pas souhaitable.

La transféminité captive plus parce qu’elle entre dans un inconscient sexuel des hommes cisgenres, que ce soit par la fascination d’une féminité perçue comme transgressive de l’hétérosexualité ou comme exacerbée selon les préjugés. Il y aussi toute une rhétorique sociologique inconsciente autour des privilèges. Une personne qui, dans un schéma extrêmement simpliste, en viendrait à renoncer à ses privilèges et à sa place dans le groupe des hommes fascine ; sa « décision » suscite curiosité et indigne… Cela, plus l’attrait « exotique », crée un cocktail parfait pour faire de la femme trans un sujet d’observation et de tentatives d’analyse. Il y a, à l’inverse, moins de sensationnalisme autour des hommes trans qui rejoindraient le club des forts.
p. 256

C’est encore une chronique avec beaucoup de citations, mais l’autrice est non seulement plus légitime à s’exprimer sur le sujet, elle est aussi bien plus éloquente que je ne pourrais l’être donc je préfère lui laisser la place et vous laisser juger par vous-mêmes 🙂

Je recommande ce livre à toustes, et si vous ne la suivez pas déjà, allez faire un tour sur le compte Instagram de Lexie @aggressively_trans

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