Pollen, de Joëlle Wintrebert

Pollen, de Joëlle Wintrebert, Au Diable Vauvert, « Les Poches du Diable », 2021 (publication originale : 2002), 317 pages.

L’histoire

Sur Pollen, une civilisation matriarcale, utopiste et pacifiste maîtrise la reproduction par manipulation génétique et gestation in vitro. Pour éradiquer la violence, elle a fait naître un garçon pour deux filles et relégué ses guerriers sur un satellite. Mais toute société de contrôle porte en elle les germes de la rébellion…

Note : 3 sur 5.

Mon humble avis

Merci à Babelio et aux éditions Au Diable Vauvert pour l’envoi de ce livre en échange d’une chronique honnête.

J’avais déjà lu Les Olympiades truquées de Joëlle Wintrebert, du coup j’étais curieuse de lire un autre livre de la même autrice, surtout que j’étais très intéressée par le résumé. J’ai l’impression que les univers futuristes / utopistes avec seulement des femmes ou une « domination » des femmes sont en vogue en ce moment (en tous cas il y en avait deux – trois de ce type dans la dernière sélection de Masse Critique de Babelio).

Je précise que ce roman n’est, à mon avis, pas pour tout le monde vu le nombre de trigger warnings qui s’y appliquent. Je met la liste en fin de chronique mais je vais parler dans la chronique de certains d ’entre eux, notamment d’inceste puisque c’est omniprésent dans le roman et très particulier dans cet univers. Finalement, je ne sais toujours pas exactement quoi penser de ce livre : je l’ai lu assez rapidement et j’étais impatiente d’y retourner pour découvrir la suite quand je le lisais mais le propos du livre et de l’autrice ne sont toujours pas particulièrement clairs pour moi.

Dans cette société, les femmes sont majoritaires puisqu’il y a seulement un tiers d’hommes. En effet, sur Pollen les naissances sont artificielles et se font par « triades » : deux femmes pour un homme, qui naissent adelphes. Chaque personne d’une triade désigne ses deux adelphes comme ses jumelles (je reviendrai sur l’accord féminin). Les triades sont élevées par des marraines, qui s’occupent de quelques triades en même temps (mais d’âges différents), dans des « arbres-nids » qui sont les habitations de Pollen. Et, à partir de l’adolescence, chaque triade se découvre sexuellement, ce qui est non seulement accepté mais est établi comme la « normalité » dans cette société. D’où l’avertissement sur l’inceste, même si je ne suis pas certaine que le terme s’applique complètement : en effet l’inceste (dans le monde réel) implique toujours une différence d’âge et un rapport de domination qui signifie qu’il ne peut jamais être consenti. Si je ne montre pas, c’est Dorothée Dussy dans Le Berceau des dominations qui explique qu’elle n’a jamais rencontré ou trouvé dans ses recherches de cas d’inceste où les personnes avaient le même âge, notamment parmi des jumeaux, jumelles ou cousin⋅es.

Sur Pollen, il y a une tolérance zéro pour la violence, du moins physique. Dans cette société qui se présente comme une utopie, les hommes restent en nombre minoritaire pour justement éviter les violences puisqu’ils sont considérés comme à l’origine de toutes ces dernières. Ainsi, pour défendre Pollen, des guerriers vivent sur un satellite de Pollen : le Bouclier, où les règles sont fondamentalement différentes et à l’opposé de ce qu’on peut voir sur la planète. Les hommes sont majoritaires, la violence est admise (voire encouragée) et les naissances se font « naturellement » au sein de couples mariés.

Sur Pollen, le féminin l’emporte sur le masculin comme règle grammaticale, ce que j’ai trouvé tout à fait bienvenu et intéressant… mis à part (ce que je pense être) des erreurs d’édition  : la règle est appliquée dans la majorité mais parfois des « ils » persistent, ce que je trouve dommage. D’autant qu’il s’agit ici d’une troisième édition, l’occasion parfaite de reprendre ce genre d’erreur de cohérence. Sur le Bouclier, c’est le masculin qui l’emporte, toujours à l’opposé de Pollen.

Ma curiosité pour ce genre de récit où il y a un matriarcat (de fait s’il n’y a que des femmes, ou bien comme ici parce qu’elles sont au pouvoir), émane du fait d’imaginer comment la société pourrait être, en quoi elle différerait et ce sur tous les plans. En revanche, le piège est grand ouvert pour une essentialisation des hommes et des femmes, avec une bonne dose de binarité de genre et Pollen est complètement là-dedans : il n’est pas question dans cet univers de non binarité ou de transidentité (et c’est dommage).

S’il y a un point de convergence entre différente luttes qui prend forme sur Pollen, c’est l’écologie qu’on lie souvent au féminisme : les habitations sont des arbres, qui sont respectés et entretenus avec beaucoup d’attention. Seul un continent de Pollen est peuplé, le reste étant laissé sans intervention humaine pour ne pas risquer de trop polluer la planète et de trop intervenir sur son écosystème. Mais (attention mini-spoiler), cette décision est mise à mal par la fin, ce que j’ai trouvé décevant.

C’était un cours sur l’écologie de la planète. Grimsel expliquait pourquoi les Mères avaient décidé de ne coloniser qu’un seul des trois continents de Pollen. La bande subéquatoriale utile était relativement limitée du fait de la mer de Jade. Pourtant cette configuration leur avait semblé proche de la perfection. Elles voulaient à tout prix respecter leur nouvelle planète. Elles avaient dès l’Arrivée voté la sauvegarde des continents qui ne leur étaient pas nécessaires. La mer de Jade offrait une opportunité idéale : c’était un plan d’eau sans communication directe avec les océans de la planète. Il permettrait des ensemencements dénués de risque pour le reste du biotope marin.
p. 100-101

De même, les handicaps et maladies ne semblent pas avoir leur place sur Pollen : cela s’explique en partie par les évolutions médicales et potentiellement par la sélection génétique faite pour les procréations. Seules les conséquences de la vieillesse sont évoquées, puisque cela présuppose d’avoir un⋅e servant⋅e en permanence pour aider ces personnes – ce que Sahrâ trouve répugnant et elle s’interroge sur l’intérêt de vivre une vie « diminuée ». Difficile de savoir à quel point cette vision validiste fait partie de cette « utopie » que Pollen prétend être, mais je reviendrai là dessus.

Sahrâ frissonne. Cette femme est frappée d’impotence ou de sénilité puisqu’un servant l’accompagne. Est-elle consciente de sa déchéance ? Y a-t-il encore du plaisir à vivre diminuée ?
p. 152

J’ai été agréablement surprise de lire que sur Pollen, le racisme ne faisait pas partie de la société puisque tout le monde a l’air d’avoir la peau noire / « basanée » (mot qu’on retrouve plusieurs fois si mes souvenirs sont bons). Une fois encore, sur le Bouclier la situation est moins idéale puisque le colorisme existe, même s’il est mal vu (et c’est un antagoniste qui fait preuve de discrimination de ce côté-là).

Enfin, j’étais très intéressée par cette société principalement composée de femmes pour son rapport aux relations queers et plus particulièrement aux relations entre femmes (il n’est jamais question d’homosexualité entre hommes dans l’ouvrage). C’est donc tout à fait admis au sein d’une triade – composée de deux femmes et d’un homme – mais aussi dans la société de Pollen plus largement. En revanche, j’ai l’impression que les rapports entre femmes décrits dans Pollen sont principalement d’ordre sexuel ou passager, là où les relations femmes – hommes sont souvent décrites comme plus « sérieuses ». D’ailleurs, il me semble que les relations entre femmes et hommes sont plus nombreuses que celles entre femmes. Ou alors, quand des femmes assument leur attirance unique pour les femmes, c’est parce qu’elles sont « Radicales » et détestent les hommes au point de vouloir leur extermination (paie ta représentation). Sur le Bouclier, les relations saphiques sont autorisées tant qu’elles ne mettent pas en péril le mariage entre un homme et sa femme (et qu’elles restent donc inférieure à l’hétérosexualité). Je trouve dommage que l’opportunité d’aller au-delà de l’hétérosexualité n’ait pas été saisie dans ce roman, d’autant que sur Pollen, elle n’est pas nécessaire pour la procréation.

Ce sont les jeux sexuels qui l’ont, de façon insensible, éloignée de Sahrâ. Salem a préféré Sandy parce qu’elle goûtait mieux le corps des garçons. Et Sandy seul lui permettait d’accéder à la fusion ultime. L’un dans l’autre, ils perdaient leurs limites, ni mâle ni femelle, un seul corps imbriqué, le corps divin du premier androgyne.
p. 63

(Ou comment, en un paragraphe, rappeler que le vrai sexe c’est un pénis dans un vagin, et invisibiliser les non-binarités et transidentités au passage. Et le « ils » ici est un bon exemple de ce que je disais plus haut : dans la logique grammaticale de Pollen, ce devrait être un « elles ».)

J’avoue que je n’ai pas pu m’empêcher de faire le rapprochement avec Les Bergères de l’Apocalypse, de Françoise d’Eaubonne, que je n’ai pas lu mais Aurore Turbiau en propose un excellent résumé : « Un « roman qui n’est — humblement qu’une épopée » : Françoise d’Eaubonne, Les Bergères de l’Apocalypse 1/2 (1977) ». On retrouve le signe du losange qui sert de salutation sur Pollen, la question des archives et de l’histoire à travers Sahrâ qui veut devenir historienne, la guerre des sexes, etc. Mais dans Pollen les guerriers restent des hommes, ils conservent le monopole de la violence physique et le lesbianisme a une place bien moins assumée et importante dans Pollen que dans Les Bergères de l’Apocalypse (ça s’est vu que j’ai vraiment envie que Les Bergères de l’Apocalypse soit réédité ?).

Les personnages principaux du roman sont une triade : Sahrâ, Salem et Sandre (Sandy), qui vont très vite se retrouver séparé⋅es, puis les chapitres alternent les points de vue au fur et à mesure de l’histoire. Il y a pas mal d’ellipses qui permettent de faire avancer l’intrigue sans qu’on ait le temps de s’ennuyer. Les personnages ne sont pas particulièrement attachants, j’ai l’impression que les descriptions et points de vue sont assez froids malgré tout, du coup j’étais très détachée. Cela n’empêche pas de vouloir continuer la lecture pour l’intrigue et découvrir si les plans de la triade seront couronnés de succès. Je pense que la plume de l’autrice joue beaucoup dans l’envie de poursuivre la lecture : elle est franche, un peu abrupte sans être dénuée de poésie et correspond tout à fait à l’univers décrit dans Pollen.

On en vient à la question que je n’ai toujours pas réussi à trancher : ce que veut nous dire l’ouvrage. Pollen est présenté, sur la quatrième de couverture et sur le communiqué de presse comme une utopie (« ambiguë » sur la quatrième) et comme un livre féministe. Sur le premier point, je suis confuse parce que très vite, il suffit de commencer à lire pour se rendre compte que Pollen n’est pas un Eden ou un paradis quelconque. Si la violence physique est bannie de Pollen pour être concentrée sur le Bouclier, la violence structurelle et étatique est ici omniprésente, profondément ancrée et fait bien plus de victime. Le fait même qu’elle se satisfasse de laisser la violence éclater sur le Bouclier montre que cette société n’a rien d’idéal. Mais peut-être que j’ai mal compris et que l’idée est bien de démontrer à quel point Pollen se présente comme une utopie alors que la réalité est toute autre (mais dans ce cas-là, je ne comprends pas ce qui est ambiguë…).

Mais la solde modeste de Pompeius n’autorisait pas la plus grande liberté. Encore une différence avec Pollen où n’importe quel travail, fût-il celui d’une bourgmestre ou d’une matriarche, était rémunéré par un salaire équivalent. Tout au plus, certaines Polléniennes se voyaient-elles attribuer une indemnité, en général pour des tâches pénibles ou salissantes.
Salem n’aurait jamais l’opportunité d’arrondir la solde de Pompeius. Hors leur travail domestique, les femmes n’avaient pas le droit d’exercer sur le Bouclier.
p. 133

Sur la présentation de Pollen comme « un classique de la SF féministe française » (citation de la quatrième de couverture), je m’interroge beaucoup. Est-ce qu’il est féministe parce qu’il présente une situation presque inversée de notre société, pour que les hommes se rendent compte à la lecture que c’est vraiment pas sympa d’être minoritaire et discriminé (à la Martin, sexe faible) ? Dans ce cas, je ne comprends pas pourquoi le roman insiste autant sur le fait que les hommes sont discriminés parce qu’ils ne représentent qu’un tiers de la population. Pour moi l’argument ne tient pas : les femmes sont plus nombreuses que les hommes sur Terre, ce n’est pas pour autant que nous dominons le monde. Ou est-ce parce que les femmes ont réussi à gérer toute une société et à occuper les postes d’importance que cela devient féministe ?

Alors elle a dû te dire aussi comment ces hommes usaient de leur pouvoir. Elle a dû te dire les guerres, les génocides, les famines et les épidémies, le massacre écologique de la planète. Elle a dû te dire l’oppression des femmes…
p. 278

Et pour aller au bout de ma pensée, je suis obligée de dévoiler des éléments de l’intrigue et de la fin, si vous souhaitez garder le suspens, sautez ce paragraphe 😉 On se rend très vite compte de la corruption et manipulation présente dans les hautes sphères de Pollen. On découvre rapidement que des filles (des adolescentes) sont envoyées sur le Bouclier de force, pour y être mariées. La société de Pollen est donc basée sur le rapt, chaque année, d’un certain nombre d’adolescentes qui devront faire leur « devoir conjugal » et « faire plaisir » à leur mari, sans manquer de lui faire deux enfants qui deviendront guerriers à leur tour, sous peine de finir bannie dans un bordel où tous les guerriers pourront venir les violer. Si les derniers détails ne sont pas connus de la population pollénienne, iels savent bien que les filles sont sélectionnées pour aller vivre, de grès ou de force, sur le Bouclier et qu’iels ne les reverront jamais : c’est d’ailleurs la raison de « l’attentat » que commet Sandre. Et toute la triade finit par manigancer pour faire tomber ce régime tyrannique. Mais une fois la vérité établie, l’ordre tyrannique de la matriarche mis à mal et les naissances entre garçons et filles revenues à égalité, est-ce que tout est résolu ? Est-ce cela l’utopie promise ? On ne le saura pas, puisque le roman ne fait qu’en dessiner quelques traits et se termine sur ces suppositions.

Que ferions-nous si les filles choisies par les guerriers refusaient de les suivre. Pollen a besoin de toi. Et tu ne seras pas malheureuse, là-haut. Devenues mères, les femmes sont vénérées. Tu ne souffriras pas non plus de la solitude, tu pourras recevoir tes amies, ou si ton mari s’y oppose les rencontrer dans les lieux qui vous sont réservés. Et si tu n’es pas satisfaite de tes rapports sexuels avec Pretorius, tu pourras chercher des compensations dans des bras de filles. Les relations saphiques sont admises tant qu’elles ne s’affichent pas ni n’entravent la réalisation du devoir conjugal. À ce sujet, gardez-vous de mécontenter votre époux. Réclamez plutôt un aphrodisiaque à votre médicien pour que ce soit un moment agréable.
p. 87

Bref, je ne sais toujours pas exactement quoi en penser. Si vous l’avez lu et que vous souhaitez en discuter, je serai ravie d’échanger à son sujet. Et si vous avez des références d’univers similaires mais en plus queer à partager, je suis très intéressée !

Triggers warnings : inceste (entre jumeau et jumelles, accepté dans cet univers), viol en groupe, relations consenties avec un grand écart d’âge, sexe (explicite mais pas cru et les scènes ne sont pas longues mais nombreuses), sexe sous l’emprise d’alcool, meurtre, mort, harcèlement, exil et mariage forcés (pour les femmes), sexe avec un animal.

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