Écriture inclusive et accessibilité

picture of magnifying glass and paper
Illustration du domaine public.

J’ai commencé l’écriture de ce billet avant qu’Édouard Philippe décide de mettre son grain de sel (ce dont on se serait bien passé) mais bien sûr, impossible de ne pas le mentionner. Ce dernier déconseille en effet à ses collaborateurs·trices d’utiliser l’écriture inclusive dans leurs textes destinés à être publiés dans le Journal officiel de la République française pour la raison suivante :

« Outre le respect du formalisme propre aux actes de nature juridique, les administrations relevant de l’État doivent se conformer aux règles grammaticales et syntaxiques, notamment pour des raisons d’intelligibilité et de clarté de la norme. »

Cela me fait bien rire sous cape quand on regarde le fameux journal, bourré de jargon juridique et incompréhensible pour une personne lambda, mais après tout, c’est mieux pour tout le monde si le peuple comprend pas les réformes qu’on lui fait passer dans le dos…

Je ne reviendrai pas longuement sur l’affront que semble être l’écriture inclusive pour l’Académie française, puisque ce n’est une surprise pour personne. Le plus surprenant est qu’une telle institution existe encore alors que son but était d’uniformiser la langue à une époque où les dialectes et patois fusaient dans tous les sens et où il était difficile de se comprendre. Clairement, ce n’est plus le cas, aujourd’hui iels (32 hommes et 2 femmes bien sûr) préfèrent décider de façon arbitraire de l’orthographe et des règles de grammaire. Leur seconde tâche ? Mettre à jour le Dictionnaire de l’Académie française, dont la neuvième édition est en cours… depuis 1935.

Ce billet n’a pas pour but de débattre de la validité de l’écriture inclusive : j’en suis personnellement convaincue, mais d’autres personnes en parlent bien mieux que moi. J’essaie d’ailleurs d’intégrer l’écriture inclusive sur ce blog, bien que ce soit une courbe d’apprentissage, ça reste un de mes objectifs.

J’aimerai parler d’accessibilité en lien avec l’écriture inclusive parce que j’ai vu tout et son contraire sur les interwebs, que j’ai fait quelques recherches pour tenter de connaître le fin mot de l’histoire et je me dis que cela pourrait intéresser d’autres personnes, mais aussi ouvrir une discussion sur cette accessibilité.

Je suis personnellement très partisane de l’utilisation du point médian « · » pour ajouter l’accord féminin des mots. J’avais cru comprendre que c’était d’ailleurs le plus pertinent d’un point de vue symbolique (les parenthèses mettent les femmes entre parenthèses ; utiliser des points rend la lecture fastidieuse puisque pourrait sembler être une fin de phrase ; les tirets sont déjà utilisés autrement et seraient très mal gérés par les lecteurs d’écran, etc.).

Puis, la Fédération des Aveugles de France s’est exprimée à ce sujet, en la personne du président Vincent Michel qui suggère que cela reviendrait à

« faire naître une langue illisible, incompréhensible en particulier par ceux qui éprouvent quelques difficultés avec cette même langue, les dyslexiques par exemple. Pour nous personnes aveugles, cette soi-disant langue inclusive est proprement indéchiffrable par nos lecteurs d’écrans. »

Angoisse ! Moi qui pensais que justement le point médian était accessible, c’est celui-ci même qui est dénoncé comme étant pire que tout. La Fédération ajoute :

« faire de la question de la construction de la langue un sujet qui aurait rapport avec une quelconque discrimination sexuelle, c’est là faire preuve d’une inculture incroyable et de confusion redoutable. »

Ce qui m’a tout de même fait tiquer. Parce que, dans ma démarche intersectionnelle j’entends bien rendre accessible le plus possible les contenus que je produis et je suis donc tout à fait prête à entendre des reproches à ce sujet… mais je ne vois pas en quoi la Fédération des Aveugles de France est légitime pour se prononcer sur la pertinence de l’écriture inclusive d’un point de vue militant et pour lutter contre les discriminations sexuelles. Je pense qu’il y a confusion quelque part… Bon, avec deux femmes sur huit personnes au Bureau de direction, et trois femmes sur les vingt-deux personnes constituant le conseil d’administration 2016 (je n’ai pas trouvé plus récent sur leur site), on comprend un peu mieux d’où ce genre de propos vient…

Qu’à cela ne tienne, ce n’est pas parce que le président de cette Fédération tient des propos à la limite du sexisme ou du déni de son existence, qu’il ne faudrait pas entendre le fonds de ce qu’il dit. L’écriture inclusive serait donc illisible pour certains lecteurs d’écran. Mais comme il ne faut pas toujours avaler ce qu’on nous raconte, surtout en ce moment, j’ai tout de même fait des recherches, dans le but également de trouver une alternative.

Et il semblerait en fait que le point médian fasse partie des plus accessibles pour les lecteurs d’écrans : par exemple pour « inscrit·e·s », un lecteur d’écran lira « inscrit » puis épellera le « e » et le « s ». Pour « inscrit·es » (que je préférais personnellement puisqu’il n’y a pas de raison particulière à mettre le pluriel en valeur), le lecteur prononcera « inscrit » suivi de « es » (comme « est »). Je ne me suis pas seulement fiée à mes tests, mais à ceux de Lunatopia, de Vincent Valentin et Sylvie Duchateau. Cette dernière analyse le fonctionnement de différents lecteurs d’écran en rapport avec l’écriture inclusive, et précise :

« La préoccupation de nos interlocuteurs était de savoir comment les lecteurs d’écran restituaient l’insertion dans un mot d’une majuscule, de parenthèses, d’un tiret ou d’un point médian.
La réponse est simple : un lecteur d’écran performant est un outil que l’on peut personnaliser.
[…]
Au final, le point médian semble typographiquement l’option la plus convaincante. Si un utilisateur de lecteur d’écran rencontre un mot qu’il ne comprend pas, parce que son logiciel ne le prononce pas correctement, il peut toujours se le faire épeler ou, s’il le pratique, lire le mot incompris à l’aide du braille. »

Donc en attendant des études, analyses ou recherches qui prouvent le contraire… je vais personnellement continuer à utiliser l’écriture inclusive, en préférant tout de même les formulations épicènes puisque cela reste le plus « simple ».

Une autre inquiétude avait été soulevée par notre ministre de la Culture, Françoise Nyssen : le fait que l’écriture inclusive puisse être illisible pour les dyslexiques. Je suis absolument ravie qu’on prenne en compte les personnes qui ont des difficultés diverses, comme les dys, mais une fois encore, aucune étude, aucune recherche n’est faite. Tout est à base de « peut-être », « probablement », « ça peut compliquer »… Mais toutes les personnes concernées ou conscientisées au quotidien des dys ne sont pas contre ; Nathalie Groh, la présidente de la Fédération française des Dys ne voit pas l’écriture inclusive comme entrave majeure et précise même :

« La FFDys [Fédération française des Dys] n’a pas d’avis sur l’écriture inclusive, mais mon avis personnel c’est qu’il est réducteur de dire qu’on ne doit pas l’appliquer au motif qu’elle entraverait la lecture des dyslexiques. »

Pour celleux qui doutent encore de la possibilité d’écrire en incluant tout le monde, voire en utilisant des pronoms neutres pour inclure vraiment tout le monde (les personnes trans notamment, agenres, genderfluid, genderqueer et tous ces gens merveilleux·ses), je vous invite à jeter un œil au magazine féministe Simonæ, qui en plus de proposer des articles merveilleux, a pour objectif de le faire en écriture inclusive. Pour le coup, je peux attester que c’est lisible (après, je ne suis ni malvoyante, ni non-voyante, ni dyslexique).

Bref, il serait temps d’accepter l’écriture inclusive, déjà utilisée par plusieurs personnes et communautés depuis un petit moment. Ne reste plus qu’à laisser les gens s’habituer et à leur faciliter la tâche ; d’ailleurs l’AFNOR prévoit déjà d’intégrer le point médian à la prochaine norme début 2018 (sur une demande du Ministère de la Culture pour la rédaction de langues régionales, mais il doit bien s’en mordre les doigts maintenant et c’est tant mieux).

Sources :

Pour aller plus loin :

 

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7 commentaires sur “Écriture inclusive et accessibilité

  1. Merci pour cette nouvelle mise au point sur l’accessiblité de l’écriture non-genrée, je suis ravie de voir de plus en plus de gens se pencher sur la question. Je ne connais pas certaines des sources, ça va me faire un peu de lecture 🙂
    Et merci pour la mention de mon blog et de Simonæ, ça fait toujours plaisir !

    Aimé par 1 personne

  2. Merci pour ce super article, merci de partager tes recherches avec nous et merci de parler aussi positivement de l’écriture inclusive ! J’essaie moi aussi de la mettre en place sur mon blog, et je me retrouve beaucoup dans ce que tu dis 😊

    Aimé par 1 personne

  3. Merci sur ce superbe article !
    J’étais moi-même déjà convaincue par l’écriture inclusive bien avant que la polémique ne vienne la mettre au devant de la table, et j’étais prête à la défendre bec et ongles s’il le faut contre l’Académie (qui refuse l’autrice et trouve l’écrivaine bien vaine)… jusqu’à ce que soit soulevée la question de sa lisibilité par les dys et non voyants. Que je n’avais absolument pas pris en compte dans mes réflexion – j’ai encore un bout de chemin à parcourir sur ces sujets apparemment. C’était pour moi la seule raison valable de refuser cette modification particulière de l’écrit (toutes raisons du style « ça ne se fait pas comme ça » et autres « ça va dénaturer notre belle langue » ne sont que futilités : une langue qui n’évolue pas est une langue morte, condamnée à disparaître et incapable de produire de nouvelles idées).
    Je suis contente d’avoir pu lire tes recherches sur le sujet donc, qui répondent à pas mal de mes questions !

    Ne reste qu’une interrogation : dans quel contexte utiliser l’écriture inclusive ? Si je l’admet tout à fait pour les publications et tout articles de réflexion, je ne suis pas sûre qu’elle ait sa place en fiction. Ou peut-être ne suis-je pas prête à ce changement.
    (Déjà, la féminisation systématique des noms de métiers serait pas mal, et pourquoi pas – soyons fous ! changer la règle du masculin dominant. Et si nous retournions à la règle de la proximité ?)

    Aimé par 1 personne

  4. Merci pour ton commentaire !! Et je suis d’accord avec toi sur tous les points, j’étais vraiment inquiète sur l’accessibilité et comme toi, cela pouvait être le seul argument valable contre l’utilisation de l’écriture inclusive mais je suis contente d’avoir fouillé, parce que finalement, c’est pas un argument universel et « prouvé ».
    J’ai aussi les mêmes interrogations pour la fiction, j’ai du mal à imaginer ce que ça peut donner et si ce serait pertinent… Mais je garde les yeux ouverts si jamais quelqu’un tente l’expérience, je serais curieuse de voir ce que ça donne !
    (Mais oui, reprenons la règle de proximité !)
    En tous cas, je sais pas si c’est un contexte pertinent, mais je suis en charge de relire et réécrire la documentation sur nos processus internes au travail… et elle sera en écriture inclusive quand j’aurai terminé 😉

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