The Expanse T5 : Les Jeux de Némésis, de James S.A. Corey

The Expanse T5 : Les Jeux de Némésis, de James S.A. Corey, traduit de l’anglais (États-Unis) par Yannis Urano, Actes Sud, « Exofictions », 2018 (VO : 2015), 602 pages.

L’histoire

Depuis qu’elle a découvert des milliers de nouvelles planètes, l’humanité s’est lancée dans la plus grande ruée vers les terres de son histoire.

Des vaisseaux colons disparaissent mystérieusement sans laisser la moindre trace. Des armées privées se forment en secret. Au milieu de ce chaos, tandis qu’un nouvel ordre humain tente de se faire jour dans le sang et les larmes, les membres de l’équipage du Rossinante se séparent. Il est temps pour chacun d’eux d’affronter son passé.

Note : 5 sur 5.

♥ Coup de cœur

Mon humble avis

Des éléments d’intrigue des tomes précédents vont être évoqués dans cette chronique donc si vous souhaitez garder la surprise, vous pouvez aller jeter un œil aux chroniques des tomes précédents.

L’amie grâce à laquelle j’ai découvert The Expanse m’a encouragé d’un « Welcome to the book of all feels » quand je lui ai annoncé que j’entamais ma lecture de ce tome et c’est bien la meilleure manière de décrire Les Jeux de Némésis. Après avoir eu le point de vue de Holden les quatre tomes précédents, on a (enfin) accès aux points de vue des autres membres de l’équipage, Naomi, Amos et Alex. Ce serait déjà glorieux en soit mais bien sûr, s’ielles sont narrateurs et narratrice c’est pour présenter des évènements et une facette de l’aventure que Holden ne vit pas avec elleux. C’est la première fois depuis le début de l’aventure que les quatre membres du Rocinante se retrouvent chacun·e de leur côté, pour se confronter et clôturer des éléments de leur passé.

Tous les tomes de The Expanse abordent en trame de fond des questions politiques et sociales, que je trouve à chaque fois intéressantes mais soit c’est particulièrement appuyé dans celui-ci, soit ça m’a plus marqué que d’habitude. Peut-être parce que je l’ai lu à ce moment précis ou parce que les sujets résonnent plus en moi, je ne saurai pas l’expliquer. Toujours est-il, avec l’ouverture des portails et la (relative) réussite de la colonie d’Illus, bien sûr de nombreuses personnes embarquent à bord de vaisseaux pour rejoindre l’un de ces nouveaux mondes habitables. Dans Les Feux de Cibola, les auteurs nous montraient les dangers, curiosités et contraintes que cela pouvait supposer de coloniser une planète où les humains ne font pas partie de l’écosystème. Avec Les Jeux de Némésis, on s’intéresse à ce que cette ouverture présuppose pour les mondes existants : la Terre, Mars et les Ceinturien·nes notamment.

Pour la Terre, où la moitié de la population vit sous revenu basique sans pouvoir travailler ou se former, c’est l’opportunité de trouver une occupation, un sens, ailleurs. Pour Mars, cette ouverture remet en question la société même de cette planète : la population travaillait ensemble au bien commun des prochaines générations de Martien·nes qui pourraient avoir une atmosphère habitable et respirable un jour grâce au dur labeur de la population actuelle. Mais est-ce pertinent pour elleux de continuer ce rêve alors qu’il est possible de trouver un monde avec une atmosphère grâce aux portails, après un voyage de plusieurs mois ou quelques années ?

Mais surtout, pour les Ceinturien·nes, c’est leur existence même qui est remise en cause. Tandis qu’il était nécessaire de voyager d’une planète à une autre, d’un astéroïde ou d’une lune à l’autre afin de miner, transporter des ressources à bord de vaisseaux, les Ceinturien·nes qui ont toujours vécu dans l’espace ou sur des astéroïdes avaient toute leur place dans cette économie. Mais si les ressources peuvent à présent être forées sur n’importe quelle planète, et qu’il existe suffisamment de mondes pour que l’espèce humaine entière vive à l’air libre, plutôt qu’entassée sur des astéroïdes… que deviendraient alors les Ceinturien·nes, qui n’ont jamais connu la gravité d’une planète ? Certes, il existe des traitements médicaux et des entraînements physiques qui peuvent permettre aux Ceinturien·nes d’habituer leur corps à la gravité. Mais cela n’est possible que pour deux-tiers des Ceinturien·nes, et seulement s’ielles avaient à leur disposition toutes les ressources médicales et techniques nécessaires, ce qui est loin d’être le cas. Que deviendraient alors des autres ?

“Some that pretend they aren’t, yeah?” The accents of the belt slipped into his voice. And a rattling anger with them. “But they can still go down the wells. There’s a thousand new worlds, and a billion of inners who can just step on them. No training, no rehab, no drugs. You know how many Belters can tolerate a full g? Give them everything, all the medical care, the exoskeleton support mechs, nursing homes? Two-thirds. Two-thirds could go be cripples on these brave néo worlds, if the inners pulled together and threw all their money at it. You think that’s going to happen? Never has before.”
p. 224

Dans un univers où tout un tas de maladie peut être guéri avec une injection, où des membres peuvent être « repoussés » ou remplacés par des prothèses de manière courante, où un implant permet de stopper un cancer, il y a jusqu’ici peu de place donné au handicap dans The Expanse. Mais j’ai le sentiment que c’est tout l’intérêt et la particularité des Ceinturien·nes, qui sont considéré·es ou perçu·es comme étant en situation de handicap parce qu’ielles ne peuvent pas poser pied sur la terre ferme d’une planète. Attention, je suis une personne valide donc ma lecture est à prendre avec de grosses pincées de sel et j’aimerais beaucoup en parler avec des personnes concernées pour avoir leur avis.

Fred took another pull of his drink before he answered. “Their position is that the Belter culture is one adapted to space. The prospect of new colonies with air and gravity reduces the economic base that Belters depend on. Forcing everyone to go down a gravity well is the moral equivalent of genocide[…]. They argue that being adapted to low g isn’t a disability, it’s who they are. They don’t want to go live on a planet, so we’re killing them off.”
p. 55

Fred Johnson présente les choses ainsi : l’espace fait partie intégrante de la culture des Ceinturien·nes et outre les contraintes physiologiques posées par le fait de vivre sur une planète avec de la gravité, ielles n’ont aucune envie d’y aller et doivent pouvoir faire le choix de continuer à vivre, échanger et participer à l’économie dans l’espace. Je ne peux m’empêcher de penser aux personnes sourdes ou malentendantes qui considèrent que le langage des signes, entre autres choses, fait partie intégrante de leur culture et qu’elles ne désirent pas forcément avoir la possibilité d’entendre, peu importe les possibilités médicales ou technologiques.

“Last year, three pharmaceutical stopped even making their low-end bone density cocktails. Didn’t open the patents. Didn’t apologize to any ships don’t have budget for the high-end stuff. Just stopped. Needed the capacity for colony ships and all the new ganga they’re making with the data coming back from the rings.”
p. 224

À ce sujet, j’ai aussi particulièrement apprécié la mention des entreprises pharmaceutiques qui stoppent, sans penser aux conséquences, la production des traitements médicaux à prix abordable permettant aux Ceinturien·nes de supporter la gravité, pour mettre des ressources ailleurs (notamment dans l’étude des portails). Je pense que toutes les personnes ayant un traitement à long terme ou à vie ont vécu ce genre de chose : un traitement en rupture, sans trop d’explication, qui nous laisse perdu·es et un peu paniqué·es, surtout quand on a cherché longtemps avant de tomber sur le « bon » traitement. Donc j’apprécie particulièrement que les auteurs fassent cette mention, mais encore plus qu’ils reprochent aux entreprises pharmaceutiques de ne pas avoir ouvert les brevets sur les traitements en question, ce qui est un réel problème dans notre société actuelle. Problème qui pourrait être réglé par une économie des savoirs ouverts et par les Communs. Bref, c’est bien la raison pour laquelle j’accroche tellement à The Expanse : dans un univers pourtant éloigné du nôtre, les auteurs arrivent à dénoncer, de façon subtile mais assumée, des travers de notre société.

Fred had given the crew two suites in the management housing level of Tycho Station’s habitation ring. Holden and Naomi shared one, while Alex and Amos lived in the other, though in practice that usually just meant they slept there. When the boys weren’t partaking of Tycho’s many entertainment options, they seemed to spend all their time in Holden and Naomi’s apartment.
p. 17

Si la trame globale, géopolitique à l’échelle de l’espèce humaine est intéressante, les personnages en eux-mêmes le sont également, comme toujours. Chaque personnage a ses caractéristiques, ses désirs propres. Mais peu importe le point de vue qu’on lit, le message tout au long du livre est l’importance de la famille qu’on se créé. Les liens du sang n’ont finalement aucune raison d’être plus forts que les relations qu’on choisit d’entretenir et de créer avec d’autres personnes. Nul doute qu’Alex, Naomi, Amos et Holden se considéraient déjà comme une famille. Mais ce tome donne le sentiment, alors qu’ielles sont séparé·es, d’être le moment où tou·te·s réalisent à quel point leur petite famille à bord du Rocinante est importante.

And then the word for it came. He was homesick, and the Rocinante, wonderful as she was, wasn’t home unless Alex and Amos and Naomi were in her.
p. 300

Les Jeux de Némésis nous montre un Alex Kamal nostalgique du passé, mais qui doit bien se rendre compte qu’il ne peut y retourner, et même que ce n’est pas réellement ce qu’il veut. C’était intéressant de voir l’évolution que le personnage a pu connaître, et surtout de découvrir Mars à travers son point de vue : quelqu’un qui y a vécu des années auparavant mais qui redécouvre la planète dans cette période toute particulière.

Bobbie chuckled, and he was glad to hear the sound. There was something about making the people around him feel better that left him feeling lighter himself. Like if the others on his crew could be upbeat, whatever it was couldn’t be that bad. He understood the flaw in that logic: if comforting them comforted him, maybe comforting him comforted them, and they could all drive the ship into a rock while they smiled at each other.
p. 325

Le point de vue d’Amos est une fois encore la preuve de la compétence des auteurs qui parviennent à réellement incarner les différents personnages dans leur façon de voir ce qui se passe, de ressentir leurs expériences et d’en parler. Il me semble que peu de doute persistait mais la neuro-atypie d’Amos est évidente, sans jamais être nommée. Il a des objectifs très clairs, ne s’inquiète que des personnes qui comptent pour lui (on en revient à cette idée de famille choisie), et a besoin de personnes autour de lui sur lesquelles il peut prendre un exemple, que ce soit Holden pour avoir une boussole morale qui lui indique la limite entre le bien ou le mal, ou Naomi pour des gestes (supposément) anodins tels que « quoi faire face à une personne en détresse ». C’était un réel plaisir de lire chacun de ses chapitres.

Tears welled up in her eyes, and she took his hand. The contact was weird. Her fingers felt too thin, waxy. Seemed rude to push her away though, so he tried to remember what people were like when they had an intimate moment like this. He pretended he was Naomi and squeezed Clarissa’s hand.
p. 234

Somewhere people were screaming, but Erich and Peaches were in the ship and Holden and Alex and Naomi were off-planet and Lydia was safely dead. There was only so much to worry about.
p. 463

Je vais terminer par Naomi, mais avant tout c’est le moment du trigger warning / déclencheur potentiel qui peut être aussi considéré comme un spoiler donc ne lisez pas les deux paragraphes qui suivent et les citations si vous ne souhaitez pas découvrir un (petit) élément de l’intrigue, qu’on découvre assez tôt dans le roman. Je vais aussi aborder le sujet des relations toxiques et abusives, de l’emprise qu’une personne peut avoir sur une autre dans ce cadre et de manipulation, donc pareil, sautez ces deux paragraphes et deux citations si ce n’est pas pour vous.

Naomi se retrouve elle aussi confrontée à son passé en la personne de Marco, un Ceinturien·nes avec qui elle a partagé sa vie pendant plusieurs années, jusqu’à ce que ce dernier la trahisse d’une manière assez abjecte. Elle avait alors réussi à s’extraire de son emprise, avec beaucoup de difficulté et non sans danger pour sa personne. L’intrigue l’amène à devoir se confronter à nouveau à lui et les passages du point de vue de Naomi à ce sujet sont glaçants. On ressent toute sa terreur, toute son angoisse qui ressurgit après des années de conditionnement à être considérée comme un objet, qui n’a pas son mot à dire. Marco ne fait pas partie des hommes violents physiquement mais de ceux qui parviennent à manipuler leur entourage avec aisance, à rallier moult personnes à sa cause, à être perçu comme tout à fait charmeur tandis que dans la sphère privée, il ne considérait pas Naomi comme une personne à part entière, à respecter, à écouter, et à ne pas utiliser simplement pour arriver à ses fins.

Back before, when she had been a girl and not known any better, it had been hard for her to cast Marco as the bad guy in their pairing. […] She’d grown up around poverty. She knew what bad men looked like. They raped their wives. Or beat them. Or their children. That was how you knew them for what they were. Marco was never that. He never hit her, never forced himself on her, never threatened to shoot her or throw her out an airlock or put acid in her eyes. He’d pretended kindness so well she would doubt herself, make herself wonder if she was the one being unreasonable, irrational, all the things he implied she was.
He never did anything that would have made it easy for her.
p. 363

L’angoisse, le sentiment de profonde solitude, d’emprisonnement que ressent Naomi est tellement bien retranscrit que je me sentais un peu claustrophobe et honnêtement pas très bien à la lecture de ses chapitres. Mais ça montre parfaitement les ressorts employés par les hommes comme Marco, et la difficulté de s’extraire de cette emprise : Naomi parvient tout à fait à analyser son ressenti, elle se rend compte de tout, mais cela est bien loin de suffire pour s’échapper.

He was beautiful as a statue. Even now, she had to give him that. She could still remember when those lips and the softness in those eyes had made her feel safe. Lifetimes ago, that was. Now he smiled, and a strange relief spread through her. She was with him again, and unquestionably in his power. Her nightmare had come true, so at least she didn’t have to dread it anymore.
p. 222

Encore un splendide tome de cette série, qui m’a retourné l’estomac, fait sautiller de joie toute seule, qui m’a fait voyager et qui m’a bien sûr donné envie de continuer l’aventure. Sauf que ça risque de ne pas être pour tout de suite, je n’ai pas encore la suite dans mes étagères et visiblement les éditions du sixième tome en anglais sont épuisées ou difficiles à trouver en France… Je n’abandonne pas pour autant et prend mon mal en patience en attendant !

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