Personne ne m’a dit : le journal d’un nouveau parent, de Hollie McNish

Personne ne m’a dit : le journal d’un nouveau parent, de Hollie McNish, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Fabienne Gondrand, Solar Éditions, 2018 (VO : 2016), 462 pages.

L’histoire

« Au cours de la matinée, je ne trouve plus mon stylo. Je le cherche partout sur mon bureau. Quand je demande à ma collègue si elle le voit, elle rit d’un air entendu en disant que j’ai le syndrome du neurone unique. J’entends souvent cette expression aux réunions du groupe pour les parents de nouveau-nés. Elle renvoie à la théorie, dénuée de tout fondement scientifique, selon laquelle le cerveau de la femme se remplit de ouate après l’arrivée de l’enfant. Seules les femmes ont l’air d’user de cette expression. Les hommes du groupe, non. Je n’ai jamais entendu parler du syndrome du neurone unique des papas. Les hommes ne disent pas cela. Parce qu’ils n’en souffrent pas : ils appellent ça être « défoncés de fatigue », reflet plus fidèle de la réalité. Bien joué, les papas. Pour les mamans, j’ajouterais volontiers quelques mots, pour dire qu’elles sont « défoncées de fatigue alors qu’elles gèrent les effets psychologiques et physiques d’une transformation interne et externe totale de leur corps ». »
Une voix puissante de femme libre qui se raconte sur le vif et qui démonte tous les tabous sur la sexualité, l’allaitement, notre rapport au corps, l’éducation des filles, la question du genre, le rôle du père, la couleur de peau, l’état du monde…

Note : 5/5 ♥ Coup de cœur

Mon humble avis

Je remercie Babelio et Solar Éditions de m’avoir envoyé ce livre en échange d’une chronique honnête.

Et pourtant, c’était pas couru d’avance ! Quand j’ai reçu la proposition de Babelio j’ai un peu hésité : voulais-je vraiment lire 462 pages sur la maternité alors que c’est quelque chose que je n’envisage aucunement pour moi-même et pour lequel j’ai généralement peu d’intérêt ? Je ne connaissais même pas l’autrice alors qu’elle est une artiste reconnue. Comme l’ouvrage était présenté comme féministe, je me suis dit que c’était l’occasion, que ça pouvait être très intéressant. Je ne regrette pas du tout puisque c’était en effet une très chouette lecture.

Je suis assise au café. Je ne m’occupe pas de Petite Chérie et je ne suis pas à mon travail alimentaire (que je ne désigne plus par le seul terme de « travail », parce que désormais tout n’est que travail).
p. 195

Ce livre est un mélange de journal où l’autrice donne son ressenti des événements, la découverte de sa grossesse puis sa progression jusqu’à l’accouchement et les premières années de sa fille, et de recueil de poésie puisqu’elle en profite pour coucher sur papier des poèmes. Ceux-ci sont toujours en rapport avec son expérience du moment et c’était très intéressant d’avoir la version « brute » suivie par un poème qui la plupart du temps, reprenait tout à fait l’essence du sentiment, de l’expérience en question.

Mais surtout, l’autrice ne s’arrête pas à raconter sa vie : elle en profite pour partager des réflexions pertinentes, sur le sexisme et le racisme ambiant de nos sociétés, sur ce qu’on impose aux parents, sur le rôle des pères, sur ce que signifiait la maternité pour la génération précédente, et même sur le végétarisme !

D’après la légende familiale, je suis devenue végétarienne à l’âge de quatre ans. On raconte que, pendant deux semaines, mon frère avait disposé devant moi les jouets de la ferme pour que je puisse les regarder pendant qu’il m’expliquait avec précisions lesquels, parmi mes préférés, j’étais en train de manger. […] J’ai pleuré et je n’ai plus jamais mangé de viande ni de poisson.
p. 40

Bien sûr toutes ces réflexions tournent beaucoup autour de la maternité et le titre n’est pas choisi aux hasards puisque Hollie McNish découvre au fur et à mesure de nombreuses choses dont personne ne lui avait parlé, alors qu’il s’agit d’expériences majoritairement communes. Par exemple, elle parle de ne plus reconnaître son corps après l’accouchement, des saignements qui suivent ce dernier pendant de nombreux jours, de la difficulté à allaiter en public au point de devoir aller se « cacher » dans des toilettes sales pour le faire… Autant d’éléments qui donnent des envies de hurler, que ce soit à l’autrice, mais au lectorat également !

On a atteint des sommets à la fête de Noël au boulot, avec son cortège de mains avinées qui se posaient sur mon ventre sans y avoir été invitées. Pourquoi vous faites ça ? Vous touchiez pas mon ventre, avant, alors le faites pas maintenant.
p. 44

Ce qui m’a particulièrement plu finalement, c’est que l’autrice n’enjolive pas son expérience : elle parle des bons moments, de la beauté d’avoir mis au monde sa fille et de la tenir dans ses bras, des moments de complicité avec elle, etc. Mais elle mentionne aussi les moments où elle en a assez de la grossesse, où sa fille fait un caprice en pleine rue et que tous les passant·e·s y vont de leur regard noir ou de leurs remarques désobligeantes et qu’elle aimerait que ça cesse, qu’elle aimerait pleurer et hurler elle aussi mais qu’elle doit garder sa contenance et être patiente.

Je pleure, moi aussi. Je pleure parce que je n’ai pas la moindre idée de ce que je devrais ressentir. Je touche mon ventre. Il est vide et mou. C’est la première fois que j’ai cette sensation. Je pleure parce que je ne reconnais plus du tout mon corps et que personne ne m’avait prévenue. Je pleure parce que je venais tout juste d’accepter mon corps de femme enceinte et que je dois tout recommencer. Je pleure parce que Dee tient dans ses bras un bébé qui est sorti de mon corps. Je pleure parce qu’il y a un bébé sur ma poitrine et qu’il a l’air d’aller bien.
p. 89

De plus, je n’ai pas l’impression qu’il y ait de tabou dans ce livre : comme je l’ai mentionné l’autrice parle de saignements, elle parle même de ses règles en expliquant justement qu’elle ne compte pas cacher cela à sa fille pour que ça ne devienne pas un secret terrible à cacher. Elle parle de sexe également avec pas mal de liberté, et en profite pour relever les incohérences des sociétés qui sexualisent les femmes mais leur reprochent d’avoir une vie sexuelle…

Notre culture fait que nous sommes totalement obnubilés par le corps des jeunes filles (et des garçons), à sexualiser des mannequins de quatorze ans sur les podiums et dans les catalogues, à utiliser des images de jeunes femmes qui attendent, cuisses écartées, pour vendre le premier produit venu, le tout en maintenant l’idéal de la jeune fille vierge comme étant le summum d’une féminité respectable.
p. 235

Beaucoup de passages m’ont particulièrement touchée et c’est pour ça que j’ai pleins de citations à vous partager : elles ont eu beaucoup d’impact sur moi et, il me semble, sont pleines de justesse. Du coup c’est le moment parfait pour souligner le travail de la traductrice puisque le livre se lit sans accro et surtout, on voit bien dans les poèmes qu’il y a eu un gros travail de traduction pour qu’ils soient aussi beaux en français que ce qu’ils doivent l’être en langue originale.

La vie est surréaliste : hier soir, j’ai récité un poème devant trois cents personnes sur ma fierté d’être une femme et une mère, puis j’ai vu la plus incroyable des poétesses épancher son cœur. Aujourd’hui, je prépare le thé et on me ferme la porte au nez. Si je dois laisser tomber quelque chose, ce sera ça. Sauf que je ne sais pas si je suis en mesure de faire une croix sur un salaire régulier.
p. 265

Ça me semblerait assez dommage de pas vous faire profiter d’un exemple de poésie présent dans le livre. J’ai beaucoup apprécié ce poème alors je vous met le début (il est assez long).

Rose ou bleu

Rose ou bleu ?
Rose ou bleu ?
Rose ou bleu ?
C’est parti…

Pyjama pour bébé bleu. Avec des robots.
Pyjama pour bébé rose. Pas de robots.

Pyjama pour bébé rose. Avec des fleurs.
Pyjama pour bébé bleu. Pas de fleurs.

Petite Rose cueille une marguerite. Mimi.
Petit Bleu cueille une marguerite. Homo.

Petit Bleu grimpe à un arbre. Quel garçon musclé !
Petite Rose grimpe à un arbre. Garçon manqué.

Rose tombe. Rose a plus de câlins,
Les larmes de Rose sont permises.
Pas de larmes, Bleu doit se conduire comme un homme.
Avoir des couilles ! S’endurcir ! Fais pas ta gonzesse, Bleu ! […]
p.  315-316

Sans que je m’y attende et sans que je puisse le prévoir, ce livre a été un coup de cœur. J’ai envie de le partager à toutes les personnes intéressées par la parentalité, peu importe leur genre. Si le sujet vous intéresse foncez, et si lire l’expérience d’une femme sur quelque chose d’aussi complexe que la grossesse et la parentalité vous botte, foncez aussi !

C’est le truc le plus éreintant que j’aie fait de ma vie. Dans ce pays, la simple tâche d’allaiter son enfant pour qu’il ne meure pas donne le sentiment d’être une foutue criminelle. Ça me fatigue plus que n’importe quel autre aspect du rôle de parent.
p. 157

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4 commentaires sur “Personne ne m’a dit : le journal d’un nouveau parent, de Hollie McNish

  1. Bonjour, votre chronique donne en partie envie, mais j’ai quelques craintes que vous pourrez peut-être lever. Je suis biologiquement de sexe féminin et nullipare par vocation. De ce fait, bien que je puisse être solidaire des mères sur certains points et que j’ai par ailleurs un souci de la planète, je garde en revanche quelques réserves sur certains pans de l’éco-féminisme (mon côté féministe universaliste à la Badinter) qui pourtant m’intéresse sur d’autres. En effet, notamment dans la défense de l’allaitement et autres manières d’être mères au naturel, un aspect plus totalitariste m’inquiète : comme le fait de dénigrer celles qui ne peuvent pas ou ne veulent pas allaiter, dénigrer celles qui acceptent la péridurale et refusent l’accouchement dans la douleur. Pour ma part, je suis pour que les femmes puissent choisir en toute liberté et respect égal leur voie. Du coup, je voudrais savoir si Hollie Mc Nish respecte cela ou si elle a une opinion plus tranchée. Merci par avance pour votre réponse !

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