Eleni Varikas : pour une théorie féministe du politique

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Eleni Varikas : pour une théorie féministe du politique, coordonné par Isabelle Clair et Elsa Dorlin, Éditions iXe, 2017, 272 pages.

L’histoire

Philosophe et polyglotte, Eleni Varikas explore la dimension politique de la domination – la sujétion des femmes et des esclaves, leur exclusion de la démocratie, la naturalisation des inégalités et des oppressions. Faisant du genre un « concept voyageur », elle travaille sur la modernité avec Locke et Adorno, Virginia Woolf et Hannah Arendt, Donna Haraway et Angela Davis. Ce recueil invite à repenser le concept d’universalisme à la lumière de l’infériorisation des femmes, et celui de la liberté moderne à la lumière de l’esclavage et de la colonialité. Les textes sont tour à tour présentés par Michelle Perrot, Toni Negri, Catherine Achin, Elsa Dorlin, Martine Leibovici, Michaël Löwy, Keith McLelland et Sonya Dayan-Herzbrun.

Note : 5/5

Mon humble avis

Merci à Babelio et aux Éditions iXe pour l’envoi de ce livre en échange d’une chronique honnête.

J’ai déjà eu l’occasion d’expliquer sur ce blog que je cherche à « nourrir » mon féminisme des paroles de féministes importantes, d’horizons, d’origines, d’époques et de communautés variées, afin tout simplement de mieux comprendre mon propre féminisme et d’éviter les travers d’autres personnes qui se disent féministes (notamment, en tant que femme blanche, éviter le « féminisme blanc » à tout prix). À l’occasion d’une précédente Masse critique de Babelio, j’avais découvert les Éditions iXe avec le livre Femmes et esclaves : L’expérience brésilienne 1850-1888 de Sonia Maria Giacomini. Avec leur parti d’utiliser l’écriture inclusive, dont l’accord de proximité, je ne pouvais qu’adorer la démarche, et j’ai donc tenté l’aventure en sélectionnant ce nouveau livre.

Je ne connaissais pas du tout Eleni Varikas (quand je vous dit qu’il a besoin d’être alimenté, mon féminisme…) et pourtant, elle a énormément contribué aux recherches et réflexions sur le genre et le féminisme, en France et à l’international. C’est l’un des aspects qui m’a le plus intéressé : avec la connaissance qu’elle a des études de genre en France, ailleurs en Europe ou encore Outre-Atlantique, elle peut se permettre de comparer son traitement et de dénoncer les travers et les manques dans la « théorie française ».

Comment expliquer, par exemple, que des auteures qui en France évitent systématiquement de s’autodéfinir comme féministes (quand elles ne définissent pas le féminisme comme une expression du « phallo-logo-centrisme occidental ») acceptent tacitement de se définir comme telles de l’autre côté de l’Océan ? Qu’est ce qui fait que les titres d’un même article effacent ou au contraire affirment la référence au féminisme selon qu’ils sont publiés en France ou aux États-Unis ? Et à l’inverse : pourquoi ce qui en France ne se définit pas (et souvent n’est pas perçu) comme féministe n’acquiert un droit de cité dans la communauté académique américaine qu’après avoir été rebaptisé dans la légitimité féministe ? Par quelles sélections et interprétations cette transformation devient-elle possible ? Enfin, pourquoi certaines approches théoriques américaines ont-elles besoin, pour s’affirmer, de souligner leur appartenance à la « théorie française » ?
Eleni Varikas dans « Féminisme, modernité, postmodernisme : pour un dialogue des deux côtés de l’Océan », p. 114.

Ce livre rassemble des essais écrits entre 1991 et 2004, avec certaines positions de l’autrice qui paraissent bien en avance sur le reste des théories et réflexions françaises de l’époque. Elle évoque ainsi les expériences des femmes non-blanches, qu’elles soient noires, tsiganes, chicanas ou asiatiques, mais aborde également le théories queer : j’étais très surprise qu’une chercheuse francophone aborde le genre et le féminisme de façon aussi ouverte déjà dans ces années-là (encore une fois, oui, mon féminisme est plein de trou, je me soigne).

Il suffit de voir, à ce propos, combien l’irruption sur la scène politique et universitaire des femmes noires (mais aussi chicanas ou asiatiques) a marqué la méfiance des théories féministes américaines envers les abstractions universalistes. Il est significatif qu’en France (mais aussi dans d’autres pays européens comme l’Italie ou la Grèce), le point autour duquel se sont concentrées, dès le début, les polémiques sur la conceptualisation politique de la catégorie femmes (à l’intérieur et à l’extérieur du mouvement féministe), fut immédiatement les rapports de classe. À suivre les débats américains, on a l’impression que le facteur de classe, comme élément déstabilisateur d’une homogénéité présumée des femmes, n’acquiert une visibilité qu’à partir des débats sur le racisme, comme le suggère ce terme de classism qui déroute parfois le lecteur ou la lectrice européenne. Indépendamment de ce qu’on peut penser de cet écart1, ce qui nous intéresse ici c’est que les formes de la mise en cause de la conceptualisation homogénéisante sont chaque fois liées à la configuration précise de différents types de rapports sociaux, et aux rapports de force politiques et intellectuels auxquels ceux-ci donnent lieu.
1. On peut regretter la faible prise en considération, dans la théorie féministe en France, des expériences du sexisme par les femmes immigrées, comme on peut être sceptique face à certaines tendances du féminisme américain qui construisent des rapports sociaux d’ordre différent sur un même modèle (par exemple celui du racisme).
Eleni Varikas dans « Féminisme, modernité, postmodernisme : pour un dialogue des deux côtés de l’Océan », p. 125.

L’édition en elle-même est très bien faite, puisque les lecteur·rice·s ne reçoivent pas les essais de plein fouet. Il faut le dire, ces essais ne sont probablement pas accessibles à tout le monde ou à tou·te·s les féministes en herbe : il faut s’accrocher un peu quand même si, comme moi, vous n’avez pas l’habitude de lire des ouvrages de science politique ou d’historiographie. À titre de comparaison (un peu absurde, certes), Ne suis-je pas une femme ? de bell hooks est bien plus facile à lire. Quoi qu’il en soit, pour mieux comprendre le contexte de ces essais, le livre commence sur une « Introduction générale » d’Isabelle Clair et Elsa Dorlin (consultable par ailleurs, sur le site des éditions en PDF, si vous souhaitez vous faire une idée). Puis, chaque essai est présenté, contextualisé, explicité, ce qui était tout de même une aide infinie pour moi.

Eleni est de celles, encore trop rares en France, qui ne cessent de prendre en compte le problème de la « race », de la racisation, de l’ethnicisation, de la colonialité. Elle a été une des premières (et là encore nous nous sommes retrouvées, elle et moi, métèques humanistes) à prendre à bras-le-corps toutes ces difficultés théoriques, encore si compliquées à surmonter, mais d’autant plus stimulantes.
Sonia Dayan-Herzbrun dans « Pensée féministe et théorie critique », p. 227.

J’ai donc appris beaucoup mais je ne doute pas que je bénéficierai d’une deuxième lecture, dans quelques années, quand j’aurai un peu plus de « bagage » dans le domaine. Déjà, c’est avec grand plaisir que j’ai lu les analyses d’Eleni Varikas des écrits d’Olympe de Gouges, que j’avais découverte l’année dernière.

Je vous laisse avec deux autres citations, et vous encourage à lire le livre si cela vous tente, ou en tous cas, à surveiller les excellentes publications des Éditions iXe !

On pourrait ainsi soutenir que garantir une présence des femmes dans les assemblées n’est pas seulement une question d’égalité et de justice formelle, que c’est donner à ces questions d’intérêt commun la possibilité d’être entendues et de faire l’objet de délibérations au sein de la cité. Reste que la centralité de ces questions n’est pas forcément liée au statut majoritaire. L’importance politique des problèmes posées par l’exclusion ou la discrimination à l’encontre d’un groupe, et l’injustice inhérente à cette exclusion, ne sauraient se mesurer au seul critère du poids numérique de ce groupe. Les immigré·es, les Tsiganes plus encore, ont beau être des minorités dans les pays de l’Union européenne, on ne peut en conclure que leur accès à la citoyenneté est un problème mineur ou périphérique alors même qu’il met en cause le socle sur lequel repose aujourd’hui la définition de la citoyenneté (identification entre nationalité et citoyenneté, subordination de la citoyenneté européenne à la citoyenneté nationale, etc.).
Eleni Varikas dans « Une citoyenneté « en tant que femme » ? Éléments du débat européen : parité vs. égalité », p. 89.

L’idée ingénument défendue qu’une femme élue serait spontanément portée à défendre les intérêts des femmes plutôt que le programme de son parti n’est pas seulement boiteuse du point de vue de la vérification empirique, elle relève d’une perception encore plus boiteuse de la démocratie, qui consisterait à souhaiter que les membres de l’Assemblée agissent non pas selon les positions politiques sur lesquelles ils/elles ont été élu·es mais en fonction de leur appartenance de sexe.
Eleni Varikas dans « Une citoyenneté « en tant que femme » ? Éléments du débat européen : parité vs. égalité », p. 92.

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